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Conférence du 40e anniversaire
Portraits de famille recadrés
par Kerry Daly,
Université de Guelph
Fairmont Château Laurier, salle Laurier
14 octobre 2004 à 19 h
Kerry Daly, Ph. D., prononçant la conférence du 40e anniversaire de l’Institut Vanier de la famille.
Excellence, distingués invités, mesdames et messieurs,
C'est un honneur pour moi d'avoir été invité à vous adresser la parole à l'occasion de cette célébration de l'oeuvre exceptionnelle accomplie par l'Institut Vanier au cours des 40 dernières années. La vision et le travail acharné du personnel, des directeurs exécutifs et du conseil d'administration ont fait de l'Institut la voix la plus visible, informée et respectée au Canada sur les questions familiales.
Les anniversaires sont très importants dans les familles. Ils donnent l'occasion de parler de la façon dont les choses se passaient et d'examiner le chemin parcouru. Ma réflexion sur les familles d'il y a 40 ans m'a mené sur deux tangentes : une réflexion sociologique et sur ce que faire partie d'une famille représentait à l'époque. Je me suis souvenu d'un voyage en famille à Newport, Rhode Island, en 1964, pour visiter ma soeur religieuse qui y travaillait auprès de millionnaires en mal de spiritualité. Nous roulions dans une berline Ford Mercury bleu nuit, une grosse voiture selon les normes actuelles. Cependant, j'étais le 8e de 9 enfants et même si les deux aînés ne nous avaient pas accompagnés, j'ai très vite constaté l'espace restreint qu'offrait la voiture pour un périple de 14 heures aux 8 passagers, dont la plupart étaient plus gros et plus âgés que moi. J'ai appris durant ce voyage que ma véritable position dans la famille était sous la bosse avant entre les fils de la radio ou étendu sur la plate-forme de la lunette arrière - comme ces petits chiens aux yeux clignotants que l'on y voyait jadis. Je suis encore le 8e de 9 enfants, mais je porte maintenant une ceinture de sécurité et je ne prends jamais à la légère le fait d'avoir une place dans une voiture. En fait, j'ai deux adolescents maintenant et ne présume jamais que je pourrai même me servir de la voiture!
Ce peut être imprudent de parler de la famille. Quand j'étais petit, on savait qu'il ne fallait pas parler religion ou politique à table parce qu'il s'agissait de brandons de discorde pouvant créer des conflits familiaux. Comme adulte, j'en suis venu à reconnaître que la famille est elle-même indissociable de la religion et de la politique. Une discussion sur la famille est politique, litigieuse et peut diviser. C'est une bonne chose que nous ne soyons pas à table.
Notre paysage politique est largement déterminé par les préoccupations familiales - citons entre autres l'égalité des sexes, les mariages homosexuels, la garde à l'enfance, les soins aux personnes âgées, les pratiques en milieu de travail, la politique fiscale et les droits de garde. Notre dialogue religieux a mis l'accent sur la moralité des activités familiales, les valeurs familiales, le sens religieux du mariage, la diversité religieuse - bref, il touche à certaines de nos valeurs et croyances les plus profondes sur la façon dont les choses ont été et devraient être. Les débats sur la famille influent sur notre discours culturel - tant religieux que politique - et jouent un rôle essentiel dans notre identité collective.
Il y a 40 ans, à la création de l'Institut Vanier, M. Fred Elkin a contribué une prémisse exemplaire à ces débats sur la famille. À l'époque, le salaire familial annuel moyen avoisinait 4 500 $ et la famille idéale comprenait quatre enfants. Dans son introduction, il a souligné l'importance des valeurs et la nature changeante de l'expérience familiale :
À l'intérieur de notre propre société, la variété des valeurs et des comportements acceptables a été importante. Et, il n'y a aucun doute, de même que les types de familles et leurs tâches ont changé dans le passé, ils continueront à se modifier à l'avenir. En faisant un rapport aujourd'hui sur la famille, nous présentons nécessairement, sous certains aspects, une image éphémère.
Après 40 ans, le profil a changé - et parfois de façon spectaculaire. Depuis 1964, l'expérience familiale a connu des métamorphoses sans précédent - familles plus petites, augmentation du nombre des familles à double revenu, tendances en immigration et antécédents ethniques différents et grande variété des genres de famille. Nos portraits de famille ne sont plus les mêmes. Les valeurs occupent encore une place de choix, mais les préoccupations et les profils des familles sont aussi changeants aujourd'hui qu'il y a 40 ans. Notre perspective sur cette évolution nous aide à comprendre nos valeurs et ce que la famille représente dans notre culture actuelle.
Le titre de mon exposé, « Portraits de famille recadrés », m'amène à lancer l'idée qu'il faut « recadrer » la façon dont nous considérons la famille. Les spécialistes de la thérapie familiale parlent de recadrer la famille pour jeter un regard critique sur comment nous racontons l'histoire de notre propre famille quand nous préconisons un changement. La tradition descriptive de la thérapie familiale repose sur la notion que nous arrivons en thérapie avec notre bagage d'expériences personnelles négatives. Je suis un mauvais parent. Mes enfants sont incontrôlables. Ma relation est en panne. Ce sont des récits axés sur la culpabilité et les lacunes. Ces récits négatifs peuvent aisément devenir nos histoires dominantes en plus d'avoir tendance à obnubiler toutes les autres. Recadrer nous permet de déplacer notre préoccupation face à tout ce qui est négatif et étouffant dans notre vie et d'adopter une perspective différente où les aspects positifs de notre expérience, en plus d'être exprimés clairement, sont acceptés en bout de ligne de façon à modifier notre compréhension des choses et des événements. Par ricochet, cette approche nous permet de voir le problème fondamental sous un tout nouvel éclairage.
C'est dans l'esprit de cette technique thérapeutique, qui m'a d'ailleurs servi de principe directeur, que je désire vous parler du recadrage de la pensée et des discussions sur la famille. Tout comme une personne peut avoir besoin de l'aide d'un thérapeute, la famille de notre conscience collective a besoin de thérapie.
Permettez-moi d'abord de mettre en exergue les histoires dominantes qui nous figent dans une image négative de la famille. Je vous parlerai ensuite de comment nous pouvons recadrer ces expériences pour percevoir différemment la famille et son rôle.
PREMIÈRE HISTOIRE DOMINANTE : LA FAMILLE EST FRAGILE
La première histoire dominante que nous apportons en thérapie est la notion de la fragilité de la famille. Une façon d'interpréter les changements survenus dans la famille au cours des 40 dernières années est de les considérer comme des transitions allant de la stabilité à l'instabilité familiale; de rôles hommes-femmes bien définis à des rôles ambigus; et à un niveau élargi, d'un changement des valeurs collectives basées sur la famille vers l'individualisme. L'histoire fait souvent état d'une crise familiale alimentée par les rapports quasi-quotidiens des médias sur le manque de temps dans les familles, les mauvais traitements, la violence et la négligence, le conflit travail-famille, le consommateurisme à outrance et le démantèlement de la famille. Nous sommes figés par le poids d'histoires culturelles qui dépeignent la famille de façon négative. Nous en sommes venus à croire en la fragilité de la famille. Comme nous estimons fondamentalement que des familles fortes forment une société forte, l'anxiété nous gagne quant à la capacité des familles à persévérer et à continuer de faire de nous des personnes fortes.
Permettez-moi de vous raconter une anecdote sur la fragilité. À chaque fête de la Saint-Patrick, je sors du vaisselier une tasse à thé Belleek irlandaise, un cadeau provenant de la collection de ma mère. Chaque année, je prends une tasse de thé pour célébrer tout ce qui est irlandais - mon père, la sentimentalité et l'amour des boniments. Ceux d'entre vous familiers avec la porcelaine Belleek en connaissez la grande minceur et l'extrême fragilité. Mon expérience annuelle avec cette tasse m'a révélé que je suis quelque peu philosophe quand à sa propriété première, soit sa fragilité. La conception de la tasse la prédispose au bris. Donc même si elle n'est pas brisée, on est conscient de sa fragilité et elle est en constant état de bris potentiel. Par conséquent, quand je me sers de cette tasse, je prends un risque. Je me sens coincé entre le plaisir et la déception, la vigilance et l'accident, l'élégance et les éclats de porcelaine, et en me demandant bien sûr (comme toute personne au sang irlandais coulant dans ses veines), si j'aurai dû choisir du whisky plutôt que du thé.
Nous avons tendance à considérer la famille comme de la fine porcelaine. Nous lui accordons beaucoup de valeur - (et soit dit en passant, selon la tradition irlandaise, une grande partie de cette valeur est sentimentale) - et cette valeur, bâtie au fil du temps, est transmise d'une génération à l'autre. La bonne porcelaine possède une grande valeur d'exposition- nous aimons la regarder - et par conséquent nous agissons comme des conservateurs de musée en la plaçant de façon sécuritaire derrière une vitrine pour la protéger et en préserver la valeur. Nous avons grand intérêt à garder le service ensemble, à le laver à la main pour en préserver la qualité et à en limiter l'utilisation. Le service de porcelaine est un symbole de la pérennité et de la stabilité de la famille - il doit rester dans la famille et être passé d'une génération à l'autre. Il n'est pas censé être divisé. Bien entendu, l'ironie est que quelque chose d'aussi symbolique que la pérennité de la famille soit en même temps si fragile- elle a tant besoin de soins et de protection.
Tout comme la porcelaine, il semble que l'une des principales caractéristiques de la famille est d'être toujours susceptible de se briser. Plus nous valorisons quelque chose, plus nous y sommes attachés et plus nous avons peur de la perdre. Nous reconnaissons une grande valeur à la famille dans notre culture et on nous véhicule un flux constant de messages voulant que la famille soit assiégée par une multitude de forces. Il semble parfois plus facile de tout simplement placer la porcelaine et la famille derrière une vitrine - bien préservées - pour qu'elles demeurent intactes.
DEUXIÈME HISTOIRE DOMINANTE : LA FAMILLE EST EN DÉCLIN
La deuxième histoire dominante que nous apportons en thérapie est la conviction que la famille est en déclin. À mon avis, c'est le cas depuis des centaines d'années. En effet, certains diraient même que la famille est en déclin depuis l'existence des textes historiques. Prenez par exemple une des histoires fondamentales de la tradition judéo-chrétienne qui a façonné notre compréhension de la famille, notamment l'histoire de la pomme. Il s'agit de la première histoire concernant le déclin de la famille. Nous essayons de retourner au Paradis terrestre depuis ce temps.
Entre temps, notre histoire dominante concernant la famille a été ponctuée par plusieurs autres sur le déclin. À la fin des années 1800, le mouvement pour la sobriété a été lancé au Canada par les femmes qui affirmaient que l'alcoolisme des hommes minait la vie familiale. Au début des années 1900, nous avons instauré des politiques voulant que toute femme quitte son emploi après le mariage pour éviter la détérioration des principes familiaux. Bien entendu, un de nos points de référence préférés pour établir le bien-fondé de l'argument sur le déclin de la famille est l'édification des années 1950 comme une période de prospérité et de stabilité de l'après-guerre. Les familles ont été réunifiées, elles ont rebâti le pays et étaient optimistes face à l'avenir. En conséquence, les histoires de déclin ont suivi en cascade. Dans les années 1960, une augmentation des naissances hors mariage a accompagné la révolution sexuelle. Ces naissances étaient de toute évidence un signe du déclin de la famille. Les années 1970 et 1980, marquées par un accroissement des taux de divorce, ont alimenté notre anxiété collective sur la disparition de la famille, suivi du scénario du père absent dans les années 1990. Les débats sur les mariages entre personnes de même sexe ont donné un nouvel élan à nos histoires sur le déclin de la famille. Dans Dark Age Ahead, son tout récent livre important et provocateur, Jane Jacob estime que les familles courent un « grand danger » et sont « vouées à l'échec ».
Dans toutes ces histoires, l'exposé des faits se ressemble. Nous établissons d'abord un profil idéal de ce que devraient être les familles pour ensuite attirer l'attention sur les façons dont nous ne satisfaisons pas cet idéal. Dans le cadre de ma recherche sur le temps que les couples à deux revenus consacrent à la famille, cette perspective s'est maintes fois répétée. Le profil idéal était très présent : certaines variations sur le thème nostalgique d'être assis tranquillement au coin du feu - d'être ensemble et de simplement parler sans cesse, sans se sentir tirailler par le devoir d'être ailleurs; tout cela suivi d'une série de lamentations : horaires surchargés; tyrannisé par le travail; culpabilisé par les travaux ménagers inachevés; distrait par les listes à finir. Les générations se suivent et rêvent des années d'antan où la vie familiale était plus simple, plus sûre et, d'une certaine manière, plus entière.
Ainsi, l'histoire du déclin de la famille n'est pas un simple récit culturel abstrait, mais plutôt une notion bien présente dans notre quotidien. Nous sommes en proie à une tension entre ce que l'historien familial John Gillis présente comme la famille idéale et celle dans laquelle nous vivons. La famille idéale est celle de nos attentes culturelles tandis que la famille dans laquelle nous vivons est composée de notre conjoint, de notre partenaire, de nos enfants et de nos parents. Nous vivons la notion de ce déclin quand nos expériences ne répondent pas à l'idéal : j'aimerais passer plus de temps avec mes enfants; j'aurais dû être plus strict avec mes enfants; j'aurais dû investir davantage dans ma relation; je devrais téléphoner à ma mère, etc. Les idéaux familiaux que nous entretenons tous concernent un genre de super moi rempli d'attentes, d'exigences de vie et de normes impossibles à respecter. Par conséquent, nous nous sentons en permanence sous la norme ou incapables de la respecter. Quand nous acceptons les valeurs et les idéaux familiaux proposés, nous faisons tous partie de familles dysfonctionnelles. Les luttes de notre vie de famille compliquée nous interpellent sur les façons dont nous participons au grand récit du déclin comme participants et contributeurs.
Nos histoires dominantes sur la fragilité et le déclin sont interreliées. Si nous concluons que la famille est en déclin, alors nous connaissons les façons dont elle peut se briser - nous sommes conscients que sa fragilité inhérente exige de la protéger et de la préserver. Ainsi, notre histoire dominante concernant la famille, à l'instar des personnes qui viennent en thérapie, reflète souvent, au départ, le désir de revenir en arrière - l'envie de retrouver la familiarité sécurisante du passé et la répugnance à s'engager dans de nouvelles voies vers un avenir incertain. Nous cherchons à nous rassurer grâce au passé et sommes prudents face à l'avenir.
La thérapie décourage le retour aux anciennes tendances et préconise d'en amorcer de nouvelles. Une des façons d'y parvenir consiste à confronter ce que les spécialistes de la thérapie familiale appelleraient des histoires apprivoisées ou cachées qui nous aident à considérer différemment la notion dominante. Les deux histoires apprivoisées dont j'aimerais traiter sont la famille comme catalyseur de la justice et la famille comme centre de fourniture des soins.
La famille comme catalyseur de la justice
L'histoire de la justice au cœur de notre l'histoire de la famille. La famille a été le principal milieu pour les questions touchant la justice - un milieu où nous avons été capables de centrer certaines de nos grandes questions sur la moralité culturelle. Dire que la famille est un catalyseur de la justice signifie que notre manière d'aborder les questions litigieuses concernant la famille reflète notre culture démocratique. Où, comme l'a affirmé encore plus éloquemment Robert Glossop : « La société civile doit être construite et reconstruite autour des tables de cuisine du Canada. »
Prenons par exemple les récents débats autour du mariage homosexuel. Nous avons débattu de la question de savoir si nous pouvons ou non utiliser le mot mariage pour décrire l'union entre des gais ou des lesbiennes. Les enjeux touchant les homosexuels ont pris différentes formes au cours des trois dernières décennies. Cependant, ce n'est qu'à l'apparition de la question du « mariage » que tout cela est devenu largement litigieux. Le débat a dépassé la discussion sur les droits humains pour passer à une série de croyances profondément ancrées sur ce que signifie être marié et ce qui constitue une famille. Nous faisons maintenant face à la question de l'appartenance et la force de l'histoire dominante se manifeste : la préservation pour se protéger contre le déclin et la fragilité inhérente. L'une des répercussions de l'idéalisation de la famille provient du fait que nous nous sommes sentis obligés de maintenir une fonction de gardiens dans la famille - cherchant à préserver ce qu'elle devrait être tout en faisant attention à qui en fait ou non partie. Qu'est-ce qu'une véritable famille et qui sont les imposteurs? Derrière cette question se cache le désir de préserver une famille particulière qui représente ce que nous croyons être important - stabilité, tradition, engagement et famille en tant que refuge. Il s'agit de questions d'une profonde importance - des questions qui nous divisent sur le plan culturel et autour de la table de cuisine. Cependant, lorsque nous ne nous concentrons que sur l'adhésion, je pense que nous nous trompons de cible.
Le statut des couples de gais et de lesbiennes ainsi que de leurs enfants est une histoire de la justice ayant connu plusieurs rebondissements historiques. Avant le milieu des années 1960, il n'y avait vraiment pas d'enjeu pour cette histoire parce que nul n'en parlait. Personne ne revendiquait le droit d'être une famille - la préoccupation était de vivre dans l'ombre, d'être en sécurité en se faisant invisible. Les familles de gais et de lesbiennes n'existaient pas en 1964 quand le M. Elkin a réuni ce que nous savions des familles à l'époque - non pas qu'il n'y en avait pas mais parce que cela ne faisait pas partie de notre perception des familles. En conséquence, ce n'était pas une question de droit public - mais c'était souvent une expérience intense de droit privé - une injustice - qui se manifestait par la solitude, l'isolement et le déni des droits.
Dans les années 1970 et 1980, les droits des gais et lesbiennes sont devenus partie intégrante de notre programme de droit public. Au départ, ces droits parlaient de vivre sans harcèlement ni haine, puis cela a ouvert la porte aux débats publics sur d'autres droits et privilèges dans l'arène politique et religieux. Mais le climat social et politique qui prévalait à la fin des années 1980 et au début des années 1990 concernant la signification de la « famille » était très différent d'aujourd'hui. À l'époque, la critique de la famille par les féministes était à son paroxysme. Dans sa forme la plus radicale, la famille était décrite non pas comme un idéal, mais comme la source de l'injustice, de l'inégalité et de l'oppression des femmes. La famille était le microcosme du patriarcat - le lieu où les hommes exploitaient les femmes de la même façon que les riches exploitaient les pauvres. Selon Betty Friedan, le culte de la domesticité contribuait à l'isolement, à la dépression et à la servitude des femmes. La solution féministe radicale n'était pas de préserver la famille, mais de la détruire. Le déclin de la famille a été joyeusement applaudi par celles qui la percevaient comme foncièrement corrompue. À l'époque, une relation lesbienne et la formation de ménages dirigés par une femme étaient l'une des manières de rejeter la famille - à la fois comme idéal et pratique oppressive - afin de créer des façons nouvelles et plus justes de vivre la vie domestique. Il en a résulté un schisme de plus en plus profond entre les personnes désireuses de préserver la famille et celles à la recherche de nouvelles manières de vivre dans des relations intimes. À l'époque, la revendication de la liberté était un appel à se libérer de la famille et non pas à être libre en son sein.
À peine quinze ans plus tard, la tendance est très différente. Contrairement au désir de quitter la famille par principe, il y a la volonté de former une famille au nom de l'inclusion, de la justice et de la reconnaissance de la diversité. Il y a quinze ans, la politique de la diversité consistait à rejeter la famille pour créer d'autres relations légitimes, mais elle est devenue aujourd'hui un appel à la diversité au sein de la structure que nous appelons famille. Les gais et lesbiennes veulent être des familles reconnues comme telles avec tous les droits et obligations qui s'y rapportent au niveau des soins.
L'adoption constitue un autre exemple de la façon dont les familles ont servi de catalyseurs pour la justice. Au cours des 50 dernières années, on a enregistré des changements spectaculaires dans la façon dont les familles sont passées d'une atmosphère de confidentialité à un climat d'ouverture. Auparavant, les adoptions étaient gardées secrètes et cachées pour préserver l'apparence de la famille biologique. On ordonnait aux mères biologiques d'abandonner leur enfant - de rompre tout lien avec lui - et aux parents adoptifs d'élever l'enfant comme s'il était le leur. C'était une atmosphère de honte et de marginalisation. Au cours des années, l'adoption est devenue une pratique plus ouverte dans le cadre de laquelle les mères biologiques maintiennent diverses formes de liens avec leurs enfants adoptés, tandis que ces derniers sont élevés en ayant plus d'information sur eux-mêmes et que les parents adoptifs peuvent se débarrasser du poids de faire croire qu'ils forment une famille biologique. La recherche sur les conséquences de l'ouverture indique clairement qu'elle n'a pas créé de problème d'allégeance mixte et d'ambiguïté dans les rôles contrairement à nos appréhensions, mais a fait disparaître le voile de la peur et de la honte. Selon les résultats de cette recherche, toutes les parties à une famille adoptive sont capables d'éprouver un sentiment de sécurité accru dans ces relations : la mère biologique sait que son enfant est entre bonnes mains; les parents adoptifs savent qu'ils peuvent entretenir des relations avec la mère biologique tout en demeurant les principaux parents de l'enfant et l'enfant adopté a un sens de l'identité plus poussé sans secret ni mystère. Ce sont autant de signes d'une justice émergente dans les relations adoptives.
Malgré cette remarquable adaptabilité en tant que forme sociale, la famille est devenue la place où nous pouvons vivre de nouvelles libertés et réaliser de nouveaux potentiels. Lorsque nous voyons les familles changer et s'adapter, nous constatons plus clairement le caractère restrictif et souvent oppressif des anciens genres de famille, nous voyons comment ces familles ont causé de la douleur, de la malhonnêteté, de l'humiliation et de la marginalisation pour les personnes non conformes aux images idéalisées de ce que devaient être les familles.
Si nous changeons notre histoire collective du déclin de la famille pour commencer à penser en termes d'amélioration du niveau de la justice familiale, nous pouvons alors nous concentrer plus nettement sur comment les changements familiaux ont amélioré la condition humaine. Je pense que la famille perdure parce que c'est le lieu où les soins sont fournis. À l'époque, nous la définissions en termes de sa nécessité pour la procréation, mais je pense que nous avons opéré un virage dans notre manière de penser et adopté une définition de la famille comme celle d'une nécessité bienveillante.
La famille comme centre de fourniture de soins
La deuxième anecdote apprivoisée ou cachée est de parler de la famille comme centre de fourniture de soins, l'essence même de la famille. Dans Politique, Aristote parle de l'importance du ménage classique en tant que lieu qui répond aux besoins essentiels. Toujours selon Aristote, la condition humaine, pour tous les individus, en est en fin de compte une de dépendance. Nous valorisons l'autosuffisance, mais nous dépendons des autres à des degrés divers. Les enfants, les personnes âgées, les malades et les personnes handicapées sont dépendants jusqu'à un certain point et ont besoin de soins. Même l'expérience de l'indépendance en tant qu'adulte sain est un état d'être bref ou temporaire et assujetti à toutes sortes de possibilités, y compris le chômage, les accidents, les catastrophes naturelles, la maladie, la perte de logement et peut-être de façon plus omniprésente et simple, notre tendance à la solitude. Finalement l'indépendance est une illusion parce que nous sommes constamment en quête de compagnie, de compréhension émotionnelle, de reconnaissance ou de soins physiques. La dépendance et le besoin de soins font partie de notre condition humaine et de ce que signifie être dans une famille. Notre besoin de donner des soins est aussi important : des études sur la fourniture de soins familiaux confirment que nous sommes aussi bien motivés par notre besoin de donner des soins que par le fait de répondre aux besoins des autres. Quand nous vivons dans une famille, nous sommes à la fois des bénéficiaires et des fournisseurs de soins. C'est dans l'esprit et la pratique des soins, que nous sommes des humains : car nous devons en toute humilité vivre avec nos propres vulnérabilités et besoins en soins, tout en nous acquittant de notre devoir de fournir des soins aux personnes que nous aimons.
Les soins ont toujours été la principale impulsion dans les familles, mais leur forme a changé avec le temps. Lorsque nous pensons aux familles des premiers colons qui se sont installés au Canada, que nous lisons les histoires de Susanah Moodie et de Catherine Parr Traill, nous voyons des familles qui ont manifesté de la solidarité de la façon la plus fondamentale qui soi - une solidarité enracinée dans une mentalité de survie où la nourriture de base, le logement et la sécurité exigeaient la contribution absolue de tous leurs membres pour leur survie mutuelle. Il fallait travailler dur pour vivre et ainsi fournir des soins. Près de deux siècles plus tard, la fourniture de soins demeure au cœur de la condition familiale. La nature et les conditions de travail ont changé, notre façon de manifester la solidarité a pris des formes différentes, mais au bout du compte, les soins et le fait de répondre aux besoins des autres demeurent essentiels. Et puis, les familles continuent de fournir une quantité énorme de soins, comme l'indique le récent rapport de Statistique Canada sur la génération sandwich.
C'est là que repose l'intérêt crucial de l'État en ce qui a trait à l'importance des soins fournis dans les familles. Traditionnellement, nous avons considéré les soins comme une affaire essentiellement privée permettant aux membres de la famille de prendre soin les uns des autres. En outre, les soins constituent un travail essentiel sur le plan social pour le fonctionnement harmonieux de la société. Lorsque dans tout genre de famille un parent fait un bon travail au niveau des soins à apporter à un enfant ou quand dans un partenaire aimant offre un bon soutien affectif, physique et matériel à l'autre, l'État a grand intérêt à soutenir de telles relations de soins. Beaucoup de formes de relations nécessitent des engagements à long terme à l'égard des soins. Dans notre culture de la diversité, cela comprend les couples et les parents seuls, mariés ou vivant en union libre, les familles à revenu double ou unique, les couples gais et hétérosexuels, les familles avec ou sans enfants, les familles recomposées et les familles adoptives. Ce sont des familles dans lesquelles on donne et on reçoit des soins. Lorsque nous faisons attention à l'histoire apprivoisée des soins, nous ne discutons plus de la famille sur la base de caractéristiques structurelles, mais nous soulignons ce que font les membres de la famille et ce qu'ils peuvent faire les uns pour les autres en termes de soins. Un engagement soutenu en faveur de la fourniture des soins est peut-être essentiel à notre façon de définir les familles.
Au Canada, nous parlons beaucoup de crise des soins - les soins de santé, les soins aux enfants et les soins aux personnes âgées. Au cœur de cette crise se trouve un conflit historique entre le fardeau d'une surcharge de travail dans les familles et le fardeau d'un réseau de santé et d'un système d'aide sociale en manque de ressources. Au moment où les familles travaillent de plus longues heures que jamais, on s'attend à ce qu'elles assument plus de responsabilités à l'égard de leur propre santé ainsi que des soins enfants et aux personnes âgées. Il en résulte un déficit de soins, comme l'a démontré la sociologue Arlie Hochschild. Étant donné que la plupart des adultes dans les familles font aujourd'hui partie de la population active, que la population est vieillissante et que nous vivons dans des conditions toujours plus stressantes, nous avons un besoin accru de soins dans un contexte de soins en décroissance.
Nous luttons contre le déficit de soins tant au niveau personnel que public. Sur le plan personnel, le déficit de soins se manifeste comme un grand désir de temps et d'énergie afin de fournir des soins. L'efficacité est devenue l'un de nos mandats culturels à la lumière du rythme de plus en plus effréné de notre vie axée sur la technologie. L'efficacité passe par la façon dont nous pouvons contrôler notre temps. Répondre aux besoins imprévisibles des personnes qu'on aime est par nature inefficient et susceptible d'interrompre les meilleurs plans de notre vie soumise aux diktats du temps. Mettre un habit de neige à un enfant avant de partir au travail ou prendre soin d'un parent atteint de démence est essentiellement imprévisible et inefficient. Même fournir des soins parentaux à deux jeunes adultes à la maison peut être imprévisible. Nous connaissons un déficit de soins tous les jours dans notre tentative d'insérer ces activités dans nos calendriers surchargés.
En ce qui concerne l'aspect public de la question, nous nous efforçons de trouver un équilibre entre notre responsabilité familiale comme fournisseur de soins et la capacité de l'État à soutenir un système de plus en plus coûteux. Dans un contexte de compression des dépenses publiques et suite aux pressions croissantes sur les familles pour fournir des soins à domicile, la réification des soins privés est en hausse - des services de soins sont disponibles aux personnes qui en ont les moyens. Cela comprend, entre autres, les services privés de garde d'enfants, l'achat de divers services de counseling et même de services pour l'organisation des fêtes d'anniversaire des enfants. À l'instar des soins de santé, le danger ici est que la disponibilité et la qualité de tous les types de soins soient liées au revenu et aux disparités qui caractérisent un système privé.
Le déficit de soins, tant au niveau personnel que politique, diffère profondément selon le sexe. Historiquement, la responsabilité des soins incombait aux femmes et parce que ces soins n'étaient pas rémunérés, souvent invisibles et tenus pour acquis, ils ne recevaient pas l'attention ou le soutien public qu'ils méritaient. Les femmes consacrent des énergies croissantes au marché du travail rémunéré, comme cela s'impose souvent dans les familles d'aujourd'hui pour maintenir un niveau de vie décent. Par conséquent, on note une pression pour la répartition des tâches touchant la fourniture des soins. Les hommes participent maintenant davantage aux soins. Les femmes en font toujours plus, mais au cours des dernières décennies il y a eu un accroissement sensible de la participation des hommes au rôle parental, aux travaux domestiques et aux soins aux parents âgés. L'harmonisation de la vie professionnelle et familiale relevait à l'époque du domaine des femmes qui devaient demander plus de flexibilité auprès de leur employeur; aujourd'hui, cette question touche de plus en plus tant les femmes que les hommes. Seulement 10 % des hommes admissibles à notre nouvelle politique de congé parental au Canada s'en sont prévalus. Pourquoi? Des disparités persistantes entre les niveaux de revenu des hommes et des femmes, les cultures d'entreprise qui interpellent le désir des hommes à fournir des soins et parfois, oui, c'est pour les hommes une façon de s'en acquitter aussi bien que les femmes. C'est une question de justice aussi bien pour les femmes que les hommes - parfois les uns avec les autres, mais aussi au plus large niveau d'égalité de revenu et de flexibilité dans le milieu de travail.
Je crois que les familles, quelle que soit leur forme, constituent le centre de la fourniture des soins. Cependant, il ne fait pas de doute que ce sont des jours difficiles pour les familles qui cherchent à préserver leurs propres normes de soins. Hochschild soulève la question suivante : « Avons-nous légitimé le déficit de soins en réduisant l'attente pour ce dont une personne a réellement besoin pour s'épanouir? ». L'engagement à fournir des soins dans les familles représente une énergie centrale dans la raison d'être de la famille qui constitue aussi un milieu primaire pour la mise en place de la justice sociale. L'histoire des soins est un catalyseur pour continuer de travailler en faveur de l'égalité entre les sexes, c'est un catalyseur qui permet à l'État de s'occuper de nos déficits de soins et de fournir un appui adéquat en la matière afin d'éviter d'élargir le cheminement des soins réifiés qui ne peut que déboucher sur la stratification des besoins où seules les personnes capables de payer pourront satisfaire leurs besoins.
Lorsque nous pensons aux familles qui font face aux pressions du monde globalisé, nous nous devons d'être vigilants au sujet de notre soutien public en faveur des familles. Amartya Sen, gagnant du prix Nobel d'économie, parle de la nécessité de compenser nos préoccupations avec le développement du « capital humain » par une plus grande préoccupation pour le développement de la « capacité humaine ». Le capital humain, à l'inverse, met l'accent sur la capacité et la liberté effective des personnes de vivre la vie qu'elles ont des raisons de valoriser et de renforcer les choix réels dont elles disposent. C'est en supportant les activités de soins dans les familles que nous investissons dans les questions touchant la capacité humaine.
Conclusion
Au moment où notre séance thérapeutique tire à sa fin, nous attendons de notre thérapeute un conseil simple sur la conduite à tenir. Mais dans l'esprit de la tradition descriptive, nous savons que les histoires manifestes et apprivoisées continueront d'influer sur notre vie. Il ne s'agit pas de savoir quelle est la bonne ou la mauvaise histoire ou même d'où provient l'histoire. Les histoires dominantes ou apprivoisées ont toutes leur place dans notre culture. La différence provient de la capacité de choisir parmi les histoires : quelle histoire suivre, quelles valeurs préserver et quelle voix croire.
Dans la perception commune que nous avons de nous, la famille est la pierre angulaire qui sert à façonner nos valeurs, à orienter nos relations, et peut-être et surtout, à nous aider à comprendre et à formuler nos différences et nos intérêts contradictoires comme base pour un débat démocratique sain. Au Canada, nous faisons l'envie de tous les pays en raison de notre capacité à ne pas nous contenter de concilier nos différences, mais à célébrer et à préserver la diversité comme une caractéristique définitoire de notre identité. Lorsque nous débattons des questions touchant la famille dans un esprit de justice et de démocratie, nous exprimons notre caractère culturel. Comme dans d'autres domaines, nous les Canadiens avons beaucoup à offrir au reste du monde quant à notre façon de composer avec la nature litigieuse de la vie familiale. Aujourd'hui, nous célébrons le rôle dominant joué par l'Institut Vanier de la famille pour que ces débats soient alimentés par la recherche, l'éducation et la sensibilisation du public.
En plus d'être divers et changeants, nos arrangements familiaux sont surtout éphémères et continueront de l'être. Comme la démocratie, la famille demeure toujours dans une tension entre la sécurité de la conformité et l'appétit du changement social. Nous vivons notre vie entre l'ouverture et la fermeture, ou comme l'a dit le philosophe Richard Rorty, entre « la sécurité de l'inchangeable » et la « romance du changement imprévisible ». Si nous voulons embrasser l'ouverture vers de nouvelles possibilités dans notre monde, alors nous voulons, selon Rorty « substituer l'imagination pour la certitude et la curiosité pour la fierté. » La fierté est bien établie dans nos traditions familiales. C'est avec de l'imagination que nous allons recadrer nos portraits familiaux de façon à promouvoir la justice et renforcer les soins dans notre culture. L'honnêteté, le sacrifice, la générosité, le respect et la compassion sont des valeurs que nous préservons dans les familles et qui servent de liens privilégiés entre nos responsabilités privées en matière de soins et le bien de la collectivité. C'est le soutien public novateur aux familles, dans toutes leurs formes émergentes, qui est la clé de notre croissance continue comme société juste et compatissante qui fera l'envie du monde entier.
Le conférencier…
Kerry Daly est professeur au département des relations familiales et de la nutrition appliquée à l'Université de Guelph. Il détient un doctorat en sociologie de l'Université McMaster, Hamilton, Ontario. Sa recherche met l'accent sur la façon dont les familles composent avec les exigences liées au temps dans leur vie. Il mène actuellement une étude, financée par le Conseil de recherches en sciences humaines, sur la manière dont les hommes et les femmes, les parents et les enfants négocient et organisent le temps consacré au travail, à la famille et aux loisirs. Il est l'auteur du livre Families and Time: Keeping Pace in a Hurried Culture publié récemment. Des recherches antérieures ont porté sur les significations changeantes de la paternité et une étude nationale sur les tendances en adoption au profit de Santé Canada (Adoption in Canada, 1993, avec Michael Sobol).
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