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Traits de familles

La resurgence de comportements problematiques
chez les enfants et les adolescents : causes multiples

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TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Pourquoi plus d’enfants et d’adolescents que dans le passé manifestent-ils aujourd’hui des comportements problématiques? Qu’est-ce qui a changé? Quand je parle du passé, je ne songe pas aux siècles antérieurs, mal documentés à cet égard, mais plutôt à l’époque couvrant les décennies de 1930 à 1950 inclusivement. À titre d’exemple, on a pu constater une croissance spectaculaire du taux de délinquance juvénile à partir des années 1960, qui s’est poursuivie jusqu’au milieu des années 1990. Bien qu’il ait baissé depuis, ce taux demeure, comme celui de la plupart des comportements problématiques, trop élevé chez les garçons, et en hausse chez les filles.

Ces taux élevés nous signalent que de nombreux enfants et adolescents ont une vie perturbée et qu’ils échouent, selon les normes de notre société. Conséquemment leurs familles en souffrent, les écoles en subissent les répercussions négatives, et certains quartiers deviennent moins vivables. De plus, on sait combien sont dispendieux, pour la société, des comportements très agressifs : on évalue, par exemple, qu’une carrière criminelle démarrée dans l’adolescence coûtera à la société plus de deux millions de dollars (Cohen, 1998). Par-dessus tout, des taux élevés de comportements problématiques affectent négativement les ‘bons’ enfants, les enfants prosociaux—qui composent la majorité. Les enfants prosociaux deviennent souvent des victimes; leur milieu scolaire devient moins courtois et, par voie de conséquence, leurs propres comportements peuvent se détériorer.

Dans le présent examen des multiples facteurs liés au développement de comportements problématiques, la question qui nous guide est la suivante : Quels changements expliquent l’augmentation de tels comportements? On s’entend généralement pour identifier les corrélats personnels et familiaux de ces comportements problématiques; mais pour ce qui est des facteurs socioculturels plus vastes, et en particulier des causes sous-jacentes à l’augmentation constatée, on est confronté à un consensus moins large et à une carence de recherches. Je propose de développer ici l’idée voulant que depuis les années 1950, notre société ait facilité l’évolution d’un milieu, que j’appellerai le milieu porteur, qui favorise le développement de comportements problématiques, au lieu de comportements prosociaux.

Comportements problematiques : de quoi s'agit-il?

Sommairement parlant, on appelle comportements problématiques les gestes qui nuisent ou affectent négativement les autres, sont destructeurs ou stressants à l’égard d’institutions comme les familles et les écoles aussi bien qu’à l’égard de la propriété ou du milieu naturel. À l’opposé, les enfants prosociaux font preuve de coopération avec leurs parents, avec les adultes en général et avec leurs pairs, et se montrent respectueux de la propriété privée et du milieu de vie. Même les enfants prosociaux pourront à l’occasion manifester un ou deux des comportements problématiques qui figurent ci-dessous, ce qui représente en soi un changement par rapport au passé (Moffitt et al., 2001). Mais le présent texte se penche plutôt sur les enfants qui se livrent régulièrement à plusieurs comportements problématiques, durant au moins une période de leur vie.

On peut citer en premier lieu une catégorie de comportements se manifestant dans la petite enfance, et qui comprend des traits et des gestes négatifs ou perturbateurs, comme la difficulté à maîtriser ses impulsions, l’irritabilité, le mensonge, l’hyperactivité, une humeur déplaisante ou maussade, une attitude de non-respect ou de provocation, et des crises de colère (Loeber et al., 2003). Quand ces problèmes persistent chez les enfants plus âgés, ils se manifestent sous la forme d’insolence, de retours tardifs à la maison malgré les interdictions parentales, d’école buissonnière, de fugues, d’activités sexuelles précoces et de délinquance (Broidy et al., 2003).

On trouve en second lieu des gestes agressifs comme de se battre, de frapper, de mordre, gestes plus répandus chez les petits que chez les enfants plus âgés (Tremblay, 2000; Tremblay et al., 2005); plus tard on voit apparaître l’intimidation, l’extorsion, et d’autres formes d’abus de pouvoir comme le harcèlement, les insultes, la médisance et l’exclusion sociale (Espelage et al., 2003). Dans les cas extrêmes, ces gestes relèvent du domaine de la délinquance, où l’on trouve l’agression sexuelle et le viol, l’usage d’armes en vue d’intimider ou de menacer autrui, le vol qualifié, les voies de fait, la tentative de meurtre et le meurtre lui-même. On peut citer aussi la cruauté envers les animaux, le vol, le vol à l’étalage et le vol d’automobile, le trafic de drogues, la prostitution et le proxénétisme, et les comportements destructifs à l’égard de propriété (privée ou publique) ou de l’environnement, comme le vandalisme et les incendies provoqués. Nous ne nous pencherons pas ici sur les dérèglements essentiellement affectifs ni sur la dépendance aux substances, qui orienteraient la discussion vers une analyse plutôt psychiatrique que psychosociologique.

Une recrudescence de comportements problematiques

Les parents et les enseignants constituent une source d’information fiable en matière des tendances observées dans les comportements des enfants. Dans une étude prolongée sur 13 ans, menée de 1976 à 1989, des échantillonnages annuels auprès de parents et d’enseignants ont révélé qu’on signalait de manière toujours croissante que les enfants détruisaient des objets appartenant à d’autres, qu’ils mentaient, volaient, fréquentaient des compagnons qui faisaient des mauvais coups; qu’ils rouspétaient, étaient maussades, entêtés et irritables—entre autres comportements. Dans une autre étude, des enseignants expérimentés rapportaient que, de 1960 à 1980, les enfants étaient devenus plus difficiles à instruire, moins attentifs, et moins capables de concentration et d’autodiscipline. La victimisation par les camarades dans les écoles est à la hausse, et l’intimidation en général se poursuit dans les années 2000. De plus, la victimisation des enseignants commence à se répandre—phénomène que l’on constate également en France.

Au Canada, la criminalité chez les jeunes a connu une augmentation depuis les années 1970 jusqu’au milieu des années 1990, puis a marqué un déclin; cependant les crimes de violence ont continué à augmenter, quoique plus lentement qu’auparavant. Aux États-Unis, le taux global de délinquance a plus que doublé de 1960 à 1985, passant de 20 à 47 pour 1 000 jeunes. De 1985 à 1994, les arrestations pour meurtre ont augmenté de 172 % pour le groupe âgé de 14 à 17 ans, et les arrestations pour les autres crimes de violence comme les voies de fait graves, le viol, et le vol qualifié ont augmenté de 46 %. On a constaté aussi une résurgence de gangs de jeunes dans la plupart des grandes villes canadiennes, et une étude menée à Montréal a conclu que les membres de ces bandes manifestent des taux de comportements délinquants beaucoup plus élevés que les autres adolescents.

Bien que la plupart des délinquants ne fassent l’objet que d’une seule arrestation, celle-ci vient, règle générale, clore une suite d’offenses pour lesquelles ils n’avaient pas été appréhendés par les autorités. Cela est surtout le cas pour les délinquants violents, mais s’applique aussi aux enfants de moins de 12 ans qui sont délinquants. Dans l’étude longitudinale Dunedin, menée en Nouvelle-Zélande, par exemple , pour chaque condamnation pour un crime de violence, les répondants avouaient avoir commis 22 autres infractions violentes (Rutter et al., 2006b). Ainsi l’augmentation du nombre officiel de délinquants appréhendés reflète un accroissement des comportements problématiques parmi le reste des populations d’enfants et d’adolescents.

De plus, les filles sont aujourd’hui plus susceptibles de se livrer à des comportements physiquement agressifs et à la délinquance, bien que le taux demeure inférieur à celui constaté chez les garçons. Un plus grand nombre d’entre elles devient membre d’un gang. Au Canada, le taux de délinquance violente chez les filles a plus que doublé de 1990 à 1999. Les filles ont tendance à agresser d’autres filles, souvent sous prétexte de rivalités touchant les garçons.

Une autre question troublante concerne l’âge à la première manifestation de comportements problématiques. On voit par exemple aujourd’hui des enfants de deux ans se livrer à des comportements problématiques graves qui risquent de mener plus tard à une délinquance précoce et à des résultats négatifs à l’âge adulte. Le nombre d’enfants délinquants âgés de 7 à 11 ans a marqué une forte croissance, et le type de crimes en cause est plus grave qu’auparavant; ces enfants sont, en outre, plus susceptibles de devenir des récidivistes chroniques que les jeunes qui deviennent délinquants à un âge plus avancé (Rutter et al., 2006a:384).

Personalités et perceptions : génétique et environnement

Les comportements problématiques, en particulier ceux relevant d’une délinquance grave et de gestes antisociaux, sont souvent favorisés par des traits de personnalité comme l’irritabilité, une faible maîtrise de soi, et l’irresponsabilité (Moffitt et al., 2001). De tels traits sont dans une certaine mesure génétiques, c’est-à-dire que, selon le type de comportements résultants, selon la nature de l’enfant, et selon son milieu de vie, au moins 40 % des comportements antisociaux qu’il adopte peuvent être liés à des facteurs génétiques (Rhee et Waldman, 2002; Moffitt, 2005).

Sauf exception, néanmoins, les gènes sont rarement le seul, ni même le principal, facteur déterminant de comportements problématiques : ce qui est en jeu est plutôt une dynamique conjuguée de facteurs génétiques et environnementaux. Cette conjonction de la nature et de la culture se produit par le biais de trois facteurs interreliés : le bagage génétique, le milieu de vie (et notamment un parentage déficient) que ce bagage contribue à créer, et enfin l’impact du milieu socioculturel sur le tempérament d’un enfant, facteur qui sera exploré dans des sections subséquentes. Il faut aussi tenir compte d’influences relevant de l’environnement fœtal de l’enfant, qui donnent naissance à des caractéristiques innées. Songeons ici à la malnutrition, au tabagisme et surtout à une consommation excessive d’alcool de la part de la mère pendant sa grossesse, qui aura souvent pour résultat le syndrome d’alcoolisme fœtal (SAF) qui endommage précisément la partie du cerveau dont relèvent la planification et la maîtrise de soi (Buxton, 2004; Kyshan et Moore, 2005).

Bagage génétique, environnement familial et éducation des enfants

Les parents qui sont agressifs, pulsionnels et qui ont des difficultés relationnelles transmettront au moins certains de ces traits à certains de leurs enfants par le biais de la génétique. Il est vrai que les traits de personnalité influençant le comportement sont complexes et multigéniques, c’est-à-dire qu’ils sont le résultat de la co-occurrence de plusieurs gènes (Plomin et Crabbe, 2000). Il est plus difficile de transmettre plusieurs gènes que d’en transmettre un seul. De plus, même les troubles causés par un gène dominant, comme la trisomie 21, manifestent une grande variabilité quant aux résultats (Wachs, 2000). Ainsi l’héritage génétique produit souvent de la variabilité au sein d’une même famille; cela est vrai aussi du milieu de vie familial, puisque chaque enfant réagit différemment à son environnement. De plus, au cours de leur parcours, les enfants d’une même famille seront différemment influencés par leurs écoles et par les voisinages où ils vivent (Rutter et al., 2006:247).

De plus, deux parents difficiles peuvent ne pas s’entendre entre eux et peuvent être déficients dans l’art d’élever leurs enfants. Ainsi, dans un second processus, les manifestations comportementales des traits parentaux deviennent un facteur agissant sur le milieu de vie de l’enfant—en termes de pratiques éducatives, de styles maritaux et de modèles comportementaux. De plus, les manifestations comportementales de ces traits (au moins en partie hérités) chez les enfants, comme une maîtrise de soi déficiente, suscitent souvent elles-mêmes des réactions négatives de la part de leurs parents. Ces réactions deviennent alors partie intégrante du milieu de vie de l’enfant et contribuent à consolider ses propres caractéristiques négatives. Ces milieux conjointement créés par les parents et les enfants sont en partie l’œvre de la génétique et ils interagissent pour ‘co-produire’ des comportements chez l’enfant. Ces comportements sont à leur tour plus susceptibles d’être déclenchés quand le milieu de vie extra-familial comporte des facteurs de risque supplémentaires, comme la pauvreté et un voisinage violent (Rutter et al., 2006).

Jaffee et al. (2003) ont découvert que les enfants âgés de cinq ans dont le père est très antisocial sont plus susceptibles que d’autres enfants de cet âge de manifester des comportements antisociaux, ce qui peut mener à penser à la présence d’un effet génétique. En outre, plus longtemps ces pères vivent avec leurs enfants, et plus le niveau de comportements antisociaux des enfants sera élevé—ce qu’on peut décrire par le terme ‘effet parental’. Ces pères « font vivre à leurs enfants des expériences qui contribuent au développement chez eux de comportements antisociaux » (p. 120). Le père contribue ainsi à la fois des gènes négatifs et un environnement négatif, ce qui frappe les enfants comme une double infortune.

En outre, quand les deux parents manifestent des comportements ou des traits de personnalité problématiques, les enfants risquent d’hériter d’une double dose de handicap génétique, elle-même doublée de parentage négatif—une dose lui venant de chacun de ses parents. De plus, deux parents qui sont semblables en ce qui touche des traits antisociaux et une maîtrise de soi déficiente sont plus susceptibles d’entretenir entre eux une relation conflictuelle. Leurs enfants risquent alors de vivre davantage de violence maritale, de maltraitance, et d’instabilité familiale (Moffitt et al., 2001). Par voie de conséquence ils sont alors plus susceptibles de vivre leur enfance dans la pauvreté et donc dans un voisinage qui est lui-même préjudiciable à leur développement.

Perceptions erronées chez les enfants

On a observé de longue date que les enfants difficiles, âgés d’aussi peu que quatre ans, manifestent souvent une distorsion dans leur manière d’interpréter les informations. Leurs processus perceptuel et cognitif sont défectueux, y inclus la perception à l’égard de leurs parents et d’autres symboles d’autorité. Les adolescents classés agressifs sont beaucoup plus susceptibles que leurs pairs non agressifs d’imputer à leurs enseignants des intentions hostiles et de les tenir responsables du résultat d’un scénario hypothétique. D’autres études ont constaté que les enfants difficiles tendent à attribuer à autrui des intentions menaçantes, sont plus sensibles aux présumés affronts, et considèrent la désobéissance, la vengeance et la provocation comme des caractéristiques positives ou comme les seules solutions envisageables à leurs problèmes.

L’idée voulant que les enfants difficiles, et en particulier les délinquants, sont ce qu’ils sont à cause d’une estime de soi déficiente a perdu ses lettres de noblesse au cours des dernières années. En vérité, de nombreux enfants antisociaux ont au contraire une très bonne opinion d’eux-mêmes; et cette opinion exagérée d’eux-mêmes ne fait que renforcer leurs mauvais comportements. Elle leur permet de filtrer toutes les rétroactions négatives venant de leurs parents et enseignants. De plus, leurs comportements provoquent souvent des mesures punitives de la part des adultes et même de leurs pairs, mais au lieu de les motiver à changer, ces réactions sont interprétées par eux comme un signe qu’on les traite injustement, ce qui les incite à vouloir se venger. D’autres enfants interprètent ces réactions négatives comme un symbole de prestige, ou un motif de malveillance supplémentaire—surtout s’ils récoltent l’appui de leurs camarades qui partagent leur orientation.

Les enfants difficiles peuvent être moins capables ou moins disposés à apprendre à ‘lire’ les signaux sociaux ou à interpréter les gens de leur entourage, peut-être parce qu’ils sont à la fois très impulsifs et très repliés sur leur propre réalité. Bates (1987:1132) croit pour sa part que les poupons et les enfants difficiles en apprennent moins sur les attitudes et les sentiments de leurs parents que ne le font les enfants plus faciles. Peut-être sont-ils dotés de moins d’empathie (Wied et al., 2005). Peut-être souffrent-ils d’une attention sélective qui les conduit à ignorer leurs parents et à focaliser sur des camarades antisociaux et des activités délinquantes. Ce déficit mène à son tour à des frictions entre l’enfant et ses parents, qui viennent renforcer les points de vue et les comportements négatifs de l’enfant. Tous ces facteurs, s’ils sont cumulés, augmentent la difficulté d’élever de tels enfants, et une toile se forme qui met en réseau les comportements perturbateurs avec les attitudes qui justifient ces comportements. Il s’agit d’un processus dynamique où tant les comportements que les attitudes sont le fruit de facteurs combinés, issus d’une part de la génétique et d’autre part du milieu.

À l’opposé, les adolescents prosociaux sont plus susceptibles d’adopter des valeurs et des motivations compatibles avec une conformité aux rôles interactionnels, et sont beaucoup moins susceptibles d’attribuer aux adultes des intentions hostiles, même quand ils sont l’objet d’une réprimande (Nelson et Crick, 1999). C’est pourquoi il est plus facile pour leurs parents et leurs enseignants de les orienter vers l’internalisation et vers des comportements qui sont plus conformes aux normes sociales.

Qu’est-ce qui a changé? Un environnement porteur

Cependant, ce qui ne peut s’expliquer par des causes génétiques, c’est l’augmentation des taux et de la gravité des comportements négatifs chez les enfants au cours des récentes décennies (Rutter et al., 2001). Il faut plus que quelques décennies pour que se modifie le bassin génétique d’une population. Il faut en conclure que dans le passé, il existait un contrepoids aux prédispositions génétiques négatives. Certes, les causes des comportements problématiques sont multiples et imbriquées. Au cours des récentes décennies les éléments sociaux suivants, entre autres, se sont conjugués pour empêcher les enfants d’obtenir la dose de structure, de stabilité et de valeurs nécessaire à un développement sain. On peut signaler, notamment :

  • moins de présence parentale ou adulte à la maison, pour ancrer la vie des enfants;
  • moins de rituels familiaux qui lient les jeunes à un calendrier d’événements régulateur;
  • des écoles et des voisinages qui n’ont plus la fonction de communautés actives, et donc une lacune au chapitre de la surveillance collective;
  • une importance moindre accordée à la religion en tant qu’élément structurant et instance de contrôle social; et
  • l’accès à des produits et à une programmation médiatique de nature matérialiste, individualiste et violente.

Ces éléments ont à leur tour subi l’influence de tendances historiques poussant à l’individualisme, à des objectifs parentaux d’indépendance et d’autonomie pour leurs enfants, à une emphase sur la réalisation de soi, et à la prédominance de valeurs matérialistes au sein d’une économie de marché axée sur la consommation.

Vu la conjonction de tous ces éléments, il n’est pas étonnant qu’on constate une montée des comportements problématiques (Garbarino, 1999). Notre société, surtout pour certains de ses groupes, peut être en train de proposer trop d’occasions favorisant l’émergence de comportements problématiques, et trop peu d’occasions pour le développement optimal des compétences et des tendances prosociales des enfants. Dans des sociétés aussi vastes et hétérogènes que les nôtres, où le changement social s’effectue rapidement, où le consensus sur les valeurs est relativement faible et où le contrôle social est faible aussi, il existe en fait de nombreuses occasions, et même des encouragements, pour ceux qui penchent vers des comportements problématiques. Dans le passé, quand les voisinages étaient plus cohésifs, les enfants étaient plus souvent, y compris en public, l’objet de censure pour leurs comportements négatifs. Le contexte actuel, trop souvent, facilite l’émergence de comportements problématiques, même là où aucune prédisposition génétique n’est en place.

Le rôle parental : Perspectives interactionnelles et collectives

L’éducation dite parentale est en fait une entreprise interactionnelle et collective (Ambert, 2001; 2005c).

Parents et enfants : la co-création de situations problématiques

Dans certaines familles, des comportements difficiles se manifestent chez les enfants parce que les problèmes des parents, leur philosophie touchant l’éducation des enfants, ou le manque de compétences entravent la mise en place de pratiques de socialisation convenables. Au fur et à mesure que les enfants deviennent plus difficiles, les pratiques parentales deviennent plus perturbées et la relation entre époux peut aussi en souffrir. « L’enfant facilite le dérèglement de son propre milieu en suscitant des comportements parentaux mésadaptés, ou en augmentant la pression qui agit sur un mariage déjà ébranlé » (Earls, 1994:316). Certains parents se découragent et réagissent de manière inappropriée, ce qui fait que leurs tentatives de contrôler les comportements négatifs mènent, plutôt, à une escalade de l’antagonisme entre parents et enfants. D’autres parents abandonnent jusqu’à l’apparence de l’autorité et renoncent à leur rôle parental (Laird et al., 2003).

Patterson et al. (1990) ont démontré que pour les enfants qui affichent une cote antisociale très élevée lors d’un test de la personnalité effectué en 4e année, on constate, quand l’enfant subit un nouveau test en 6e année, des pratiques parentales beaucoup plus perturbées que ce n’est le cas chez les enfants évalués en 4e année comme étant plus prosociaux. De façon analogue, quand les compétences parentales sont faibles à une période donnée, les enfants sont plus susceptibles de se montrer antisociaux lors de l’évaluation suivante (Moffitt, 2005). On constate que les enfants difficiles entravent la capacité qu’a leur famille de résoudre les problèmes connexes à son bon fonctionnement (Forgatch, 1989). La situation est encore plus marquée dans le cas de familles dont les enfants naissent avec le SAF et les lésions cervicales attenantes (Buxton, 2004; www.fasworld.com et www.come-over.to/FAS).

Les familles comportant des enfants perturbateurs sont parfois marquées de ce qu’on appelle la ‘réciprocité conflictuelle’ entre la mère et l’enfant. Alors que dans des conflits avec des enfants se conduisant normalement, c’est généralement la mère qui prévaut, dans les cas difficiles, et en particulier avec des garçons difficiles, c’est l’enfant qui prévaudra. Et en fait, les comportements positifs d’une mère à l’égard d’un garçon habituellement perturbateur peuvent encourager l’enfant à profiter d’elle (Lavigueur et al., 1995). Des comportements oppositionnels et perturbateurs dans l’enfance mènent aussi à l'affiliation avec des camarades déviants et à un engagement scolaire moindre (Simons et al., 1998). Les garçons difficiles sont souvent rejetés par des parents et par des enseignants découragés (Garbarino, 1999). On note cependant que si l’un de ces facteurs de risque est retiré de l’équation, par exemple si on sépare l’enfant de ses camarades déviants, on peut réduire la probabilité de problèmes subséquents. C’est pourquoi il est vital d’intervenir tôt dans la vie des enfants difficiles : parce qu’une forte proportion d’entre eux, quoique pas tous, peuvent être aidés. À l’opposé, les interventions réussissent moins bien à l’époque de l’adolescence (Moffitt, 2005:533).

Surveillance parentale contre permissivité

La surveillance parentale et le contrôle du comportement, y inclus par le raisonnement et par des mesures disciplinaires adéquates, sont des facteurs clés du développement de l’enfant (Larzelere, 2001). Les parents compétents sont au courant des activités et des allées et venues de leurs des enfants, exigent d’eux une maturité correspondant à leur âge, et posent des limites à leurs comportements. Les jeunes mal surveillés sont à plus grand risque en matière de délinquance, d’usage de drogues illicites, d’activités sexuelles précoces, et même de sous-performance scolaire (Pettit et al., 2001). Mounts (2001) a découvert que les adolescents qui signalaient un niveau plus élevé de surveillance parentale à une première évaluation manifestaient moins de comportements problématiques lors d’une évaluation ultérieure. Galambos et al. (2003) ont découvert que des contrôles de comportement fermes de la part des parents empêchent l’escalade de comportements problématiques chez les adolescents dont les camarades sont déviants.

Le rapport entre la surveillance parentale et les comportements problématiques est souvent réciproque. Par exemple, Stattin et Kerr (2001) ont montré que les adolescents délinquants sont moins susceptibles que les autres de parler de leurs activités à leurs parents, ce qui diminue d’autant la surveillance parentale. Quand le niveau de délinquance augmente, les parents trouvent plus difficile de surveiller leurs adolescents, et parfois cessent tout simplement d’essayer de surveiller leurs activités (Laird et al., 2003).

Des familles dotées d’une dynamique de surveillance adéquate sont probablement marquées aussi d’autres caractéristiques positives (Simons et al., 2004). Elles peuvent être mieux organisées, avoir des parents plus stables et peut-être moins individualistes, et des enfants dotés de tempéraments plus faciles et plus enclins à la coopération; parfois ces familles passent davantage de temps en interactions parent-enfant à caractère sociable, et cela indépendamment du fait que ces familles soient monoparentales ou biparentales, riches ou pauvres (Kerns et al., 2001). De telles familles sont peut-être aussi mieux en mesure de filtrer plus efficacement les influences négatives exercées par les camarades, le voisinage et les médias.

Les parents permissifs, quant à eux, exigent de leurs enfants peu de maturité et n’exercent pas activement de fonction de socialisation : ils n’établissent pas de règlement en matière de scolarité, de comportement à la maison, ni des activités avec les pairs. Les adolescents élevés dans un tel contexte supportent mal la frustration et sont plus susceptibles d’être des élèves sous-performants. Ils souffrent d’une carence de maîtrise affective et d’objectifs de vie (Lamborn et al., 1991). Le laxisme parental peut avoir davantage de conséquences négatives que la sévérité, dans une société où les normes de comportement sont en mutation rapide : un enfant y a besoin de beaucoup plus d’encadrement que dans un contexte où toute la communauté s’entend sur ce qui constitue un comportement convenable et moral. Pour sa part, Baumrind (1991:114) signalait que « dans un contexte d’instabilité sociale, les parents et les enseignants sont appelés à exercer une surveillance plus active que celle qui serait nécessaire dans une période de stabilité. » Les adolescents sont aujourd’hui confrontés à davantage de dangers qu’ils ne l’étaient il y a 50 ans. Et c’est pour cela que « une émancipation prématurée représente peut-être, pour la constitution de l’identité adulte, une menace plus considérable qu’une séparation différée d’avec les liens familiaux » (p. 115).

Le rôle parental : Un phénomène collectif

L’éducation des enfants est également un phénomène de groupe lié au concept de la communauté efficace (Steinberg et al., 1995). Dans une telle communauté, les parents s’engagent généralement dans les activités scolaires, font connaissance avec les autres parents, et surveillent les uns les autres leurs enfants (Coleman et Hoffer, 1987:7). Il existe une corrélation liant la délinquance au manque de surveillance de la part des adultes en général (Mekos et al., 1996). Mieux les adolescents sont surveillés par tout le monde, et moins ils sont susceptibles de s’adonner à des comportements problématiques. Malheureusement, dans la décennie en cours, bien peu d’adultes se permettraient de réprimander des jeunes qui ont en public des écarts de conduite. Comme me le disait une travailleuse sociale, « on ne sait jamais s’ils ne tireront pas un couteau. » Ainsi la surveillance collective a diminué au cours des ans, non seulement à cause de l’urbanisation et l’absence de consensus sur la manière d’élever les enfants, mais aussi à cause des craintes des adultes à l’égard des adolescents.

La collectivité elle-même doit encourager les parents à socialiser convenablement leurs enfants. Certains professionnels, en particulier ceux qui travaillent en cabinet privé, sont d’avis que les enfants devraient être autorisés à exercer leur choix en toutes choses, et que les adultes ne devraient pas leur enseigner des règles morales parce que, affirment-ils, les enfants sont fondamentalement moraux—ce qui nous renvoie à des philosophies surannées (Hymowitz, 1999). La recherche nous prouve le contraire. Les parents sont bâillonnés par les professionnels, intimidés par l’influence qu’exercent sur leurs enfants les camarades, et endoctrinés par les médias. Nombre d’entre eux ont égaré leur ‘boussole parentale’ et craignent en conséquence de poser des limites aux comportements de leurs enfants et de leur enseigner des valeurs appropriées.

La maltraitance des enfants et des adolescents

Les enfants qui sont ou ont été victimes de violence familiale affichent, pour la moyenne, des taux de problèmes développementaux plus élevés que les autres enfants. Ils affichent certaines des mêmes caractéristiques que les enfants qui ont été témoins de violence interparentale, quoique leurs résultats sont plus négatifs encore. On constate par exemple qu’ils réussissent moins bien à l’école, sont plus souvent délinquants, ont davantage de problèmes avec leurs pairs, et font preuve dans leurs relations de moins de réciprocité. Ils deviennent—et c’est bien naturel—hyper-vigilants à l’égard du danger et de la menace, et ont tendance à attribuer aux autres des intentions hostiles et, conséquemment, sont plus souvent agressifs. Les enfants maltraités physiquement ont tendance à être plus antisociaux, même une fois pris en compte le facteur de la transmission génétique de traits de personnalité problématiques (Moffitt, 2005:542).

Il reste que la majorité des enfants victimes de violence ne deviennent, plus tard, ni difficiles ni violents. Salzinger et al. (1993) constatent avec justesse qu’on doit présumer, chez les enfants gravement maltraités qui deviennent des adultes sains, la présence de facteurs de protection, et également on doit présumer la présence de facteurs de risque chez les enfants qui, n’ayant pas eux-mêmes été victimes de violence, deviennent des adolescents et des adultes violents. Ces facteurs de protection peuvent se loger soit à même la personnalité de l’enfant, soit dans le cadre familial (présence d’un frère, d’une sœur ou d’un parent aimant), soit dans de bons camarades, dans de bonnes écoles, ou dans un voisinage prosocial.

Qu’est-ce qui a changé? Caractéristiques parentales, situations familiales

Certaines caractéristiques parentales ont changé depuis le début des années 1960, et ces changements constituent l’un des facteurs à la source de l’accroissement des comportements problématiques chez les enfants.

État matrimonial et conflits familiaux

Le taux de divorce est monté en flèche après les années 1960, pour reculer légèrement après avoir atteint son point culminant dans les années 1980 (Ambert, 2005a). Pour sa part, le nombre de naissances à des mères seules a continué à grimper jusqu’à l’an 2000 (Ambert, 2006). Alors que la plupart des enfants de parents divorcés, comme d’ailleurs ceux qui sont élevés par une mère ou un père seul, se débrouillent très bien, il demeure que ces enfants sont à plus grand risque de souffrir de problèmes affectifs et comportementaux que ne le sont les enfants élevés au sein de familles biparentales stables. La monoparentalité peut représenter un handicap, dû à la fois aux caractéristiques des personnes qui se retrouvent en situation monoparentale et aux limites qu’impose trop souvent ce statut aux ressources et aux compétences parentales. Un nombre disproportionné de délinquants est issu de familles monoparentales, donnée qui se confirme pour tous les groupes ethniques et pour toutes les sociétés occidentales (Ambert, 2005c).

Les enfants qui ont été témoins de violence entre leurs parents, violence verbale et a fortiori violence physique, sont plus susceptibles que les autres de manifester de l’agressivité ainsi que d’autres comportements négatifs. Leur pronostic est encore moins favorable quand, de plus, ils ont eux-mêmes été victimes de violence (McGuigan et Pratt, 2001). En dépit du fait que la plupart des enfants ayant grandi dans un milieu marqué par le conflit parental deviennent malgré tout prosociaux, le conflit parental et la violence soumettent les enfants à un risque élevé à cause :

  • de l’exemple auquel ils sont soumis (modèle de rôle);
  • du niveau de tension afférente qu’ils vivent; et
  • des pratiques parentales perturbées qui, souvent, s’ensuivent ou s’exercent de manière cooccurrente (Buehler et al., 2006).

Les parents qui se disputent souvent, ou qui se maltraitent l’un l’autre, n’offrent pas à leur enfant un milieu favorable à son développement. En outre, certains de ces parents sont génétiquement prédisposés à l’agressivité et à une maîtrise des impulsions déficiente; ils peuvent transmettre à certains de leurs enfants ces prédispositions par le biais de l’héritage génétique, surtout dans le cas où les deux partenaires partageraient des traits de personnalité communs.

La violence familiale constitue l’un des meilleurs facteurs de prédiction de la violence à l’égard des enfants : les pères qui maltraitent leur épouse sont plus susceptibles de maltraiter aussi leurs enfants. Les femmes qui ont été victimes dans leur enfance seront plus susceptibles de vivre avec un conjoint violent. Et les femmes violentées sont plus promptes à punir sévèrement leurs enfants que les mères non maltraitées. C’est ainsi que le conflit parental et la violence familiale contribuent à des comportements problématiques chez un certain nombre d’enfants. Nous ne sommes pas en mesure cependant d’affirmer qu’ils ont contribué à l’augmentation elle-même de tels comportements : nous ne disposons pas de statistiques fiables prouvant que les parents sont, l’un à l’égard de l’autre, plus sujets à conflits ou plus violents depuis les années 1960 qu’ils ne l’étaient auparavant.

Criminalité parentale

La hausse de la délinquance et de la criminalité qu’on a constatée jusqu’au milieu des années 1990 signifie aussi que davantage de parents ont aujourd’hui un passé criminel : la population carcérale a augmenté tant au Canada et aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne. Un grand nombre d’anciens détenus se sont installés, et d’autres s’installeront, dans des quartiers déjà défavorisés; un grand nombre d’entre eux sont, ou seront à l’avenir, des parents. En 1999, aux États-Unis, plus de 1,5 millions d’enfants âgés de 18 ans ou moins avaient un parent en prison, contre un million en 1991 (selon les chiffres du Bureau of Justice Statistics, 2000). On calcule que 10 millions d’autres enfants ont des parents qui ont fait, au cours de leur jeunesse, un séjour au moins en prison.

On prédit que les adolescents et les jeunes adultes aujourd’hui très antisociaux élèveront une part significative de la prochaine génération d’enfants violents (Henry et al., 1993; Moffitt et al., 2001). Les caractéristiques antisociales des parents, et en particulier la criminalité, contribuent de manière importante aux résultats problématiques des enfants. L’incarcération constitue un marqueur particulièrement significatif (Murray et Farrington, 2005). Sur les deux millions d’adultes emprisonnés aux États-Unis, par exemple, 40 % ont un parent, un frère ou une sœur qui est également derrière les barreaux. Butterfield (1999) cite une étude menée en Californie et portant sur 1 000 filles détenues, qui a découvert que 54 % d’entre elles avaient une mère qui avait elle aussi été incarcérée; et il est probable qu’un pourcentage plus élevé encore avait un père qui avait été incarcéré.

Valeurs parentales, comportements parentaux

Les parents ayant adopté des valeurs matérialistes, qui sont préoccupés par la mobilité ascendante ou l’avancement social (et qui ont, il convient de le signaler, un taux élevé de divorce, selon Clydesdale, 1997), disposent souvent de moins de temps pour enseigner à leurs enfants des valeurs justes. Quand les parents consacrent au travail un très grand nombre d’heures, pour des raisons relevant du matérialisme et de la concurrence, leurs comportements servent naturellement de modèle au développement des comportements et des valeurs de leurs enfants. Quand l’essentiel de la vie des parents est axé sur des visées matérielles, leurs enfants peuvent développer des comportements problématiques liés à l’instinct d’acquisition, comme le vol à l’étalage. Par bonheur, ce n’est pas tous les enfants qui empruntent ce chemin : leur résilience propre, des camarades prosociaux, une bonne école, ou un voisinage compensateur peuvent servir de contrepoids aux exemples négatifs que leur présentent leurs parents.

Quand les parents sont surmenés, et surtout dans le cas où ils sont pauvres, les enfants restent souvent sans surveillance; cela comporte des risques, dans une société où les occasions de s’adonner à des comportements problématiques sont nombreuses. Dans les faits, une proportion considérable de gestes délinquants sont posés entre 15 heures et 20 heures, à un moment où les enfants ne sont ni avec leur enseignant à l’école, ni avec leurs parents à la maison (Hewlett et West, 1998:49). Quand les parents surmenés arrivent à la maison, souvent après avoir effectué la longue navette quotidienne, et sans avoir disposé d’une période de répit pour leur servir de transition, ils doivent simultanément s’occuper des tâches domestiques, de leur relation, et de leurs enfants. Ils ne sont alors pas nécessairement aptes à être attentifs aux indices comportementaux de chacun de leurs jeunes enfants ou adolescents—d’autant moins, dans le cas où ces derniers préfèrent ne pas communiquer avec eux.

D’autres parents peuvent servir de modèles de rôle déficients, dans le contexte des activités sportives de leurs des enfants : ils peuvent encourager leurs enfants à adopter des comportements discourtois et même violents. D’autres encore ont des partenaires sexuels en série, et ainsi non seulement ils proposent ce modèle à leurs enfants, mais de plus ils risquent de fermer les yeux sur un manque de retenue sexuelle chez leurs enfants, ou sur leurs activités sexuelles irresponsables. De la même façon, des parents qui sont eux-mêmes violents, même si leurs enfants ne sont pas ciblés par cette violence, servent de modèle au développement de l’agressivité chez leurs enfants (Stewart et al., 2002).

Nous nous adresserons maintenant à certains des facteurs extra-familiaux qui sous-tendent la hausse des comportements problématiques chez les enfants depuis les années 1960.

Les pairs

Après les années 1950, on a constaté plusieurs modifications dans la nature de groupes affinitaires des jeunes, et ces modifications constituent elles aussi des facteurs dans l’augmentation des comportements problématiques. Les changements se sont produits au fur et à mesure qu’un nombre croissant de très jeunes enfants se faisaient élever par des personnes étrangères à la famille, souvent par des gardiennes en série, pendant que leurs parents étaient sur le marché du travail. L’inscription des enfants de quatre ans en prématernelle est devenue aujourd’hui chose courante (Ambert, 2005c). Conséquemment, le rôle joué par les camarades dans la vie sociale des enfants est de plus en plus central et quotidien, et exerce dès leur très jeune âge une influence prépondérante sur leurs attitudes et leurs comportements. La ségrégation des enfants et des jeunes gens par groupes d’âge non seulement favorise une solidarité quant aux valeurs et aux comportements de leurs pairs, mais soustrait aussi les enfants à de nombreuses activités parentales. À l’opposé, les enfants vivant dans les villages traditionnels de l’Afrique et de nombreux pays d’Asie ou d’Amérique latine sont fortement intégrés à la vie de la communauté et au monde de leurs parents, y inclus au monde du travail qui demeure fondé, dans nombre de ces sociétés traditionnelles, sur la famille élargie et sur les interactions familiales. Ces enfants apprennent leurs rôles d’adulte en imitant leurs parents en les aidant, et l’école du village renforce encore les liens familiaux. Ces enfants jouent dans des groupes multi-âge, où des enfants âgés de 6 ou de 10 ans veillent collectivement sur les bambins.

Dans notre société, la ségrégation par âge est favorisée à la fois par le système d’éducation et par le milieu technologiste de l’emploi. Elle est souvent favorisée aussi par la société de consommation, et peut constituer le choix des enfants eux-mêmes, choix renforcé par une culture qui s’est développée selon la séparation des groupes d’âge. On peut constater, par exemple que même lorsqu’ils sont à la maison, les enfants s’isolent dans leur chambre, soit pour regarder des émissions télé et des vidéos qui ciblent leur groupe d’âge, soit pour naviguer sur l’Internet; les enfants contribuent ainsi à leur propre ségrégation. Une telle situation peut réduire l’influence parentale et, vu le contexte culturel dans son ensemble, peut constituer un facteur de risque supplémentaire.

Le choix des camarades, l’influence des pairs

Les groupes affinitaires se fondent sur des similitudes partagées, et ainsi les enfants dotés de tendances antisociales sont susceptibles d’avoir des amis qui le sont aussi. Une fois constitués des dyades et des groupes, les membres s’influencent réciproquement. Une majorité d’adolescents difficiles se tiennent avec des camarades qui leur ressemblent, et le fait même d’être membre d’un tel groupe accentue encore la délinquance des individus qui le composent. Schulenberg et al. (1999), parlant de l’usage de substances, signalaient ce phénomène : s’ils étaient privés du contexte de soutien que leur offrent leurs pairs, les adolescents auraient beaucoup moins d’occasions de s’adonner à de telles activités, puisqu’ils ne disposeraient pas d’un ‘lieu’ d’acceptation sociale où ils pourraient consommer de la drogue. Ce constat s’applique aux deux sexes, et cependant les filles subissent un effet négatif plus fort de la part de camarades de sexe opposé que n’en subissent les garçons. Ceci est surtout vrai des filles qui vivent une puberté précoce. De telles filles sont plus à risque d’adopter des comportements négatifs, à la suite d’associations avec des camarades masculins antisociaux plus âgés qui pourront exploiter leur vulnérabilité psychologique à des fins sexuelles. Mais on constate aujourd’hui que même des groupes composés exclusivement de filles deviennent plus antisociaux.

Même quand un groupe de camarades n’est pas déviant, ses membres sont à un âge où les objets matériels—en particulier les vêtements, accessoires et le matériel audiovisuel—sont très prisés. La concurrence en vue d’être populaire peut conduire de nombreux adolescents à s’adonner à des activités illicites afin d’acquérir ces symboles de prestige. On songe ici au vol à l’étalage et à l’intimidation de camarades en vue de leur soutirer argent ou possessions.

Dans certaines écoles, les enfants antisociaux sont plus à risque d’être rejetés par leurs camarades, et cet ostracisme contribue à des comportements de plus en plus agressifs au fil du temps (Dodge et al., 2003). En d’autres mots, quand un enfant affiche déjà des signes d’agressivité, le fait de se sentir accepté par des camarades prosociaux contribue à une réduction de tels comportements, alors que le rejet par leurs pairs, et en particulier le harcèlement, tend à faire progresser ces comportements (Rusby et al., 2005). D’autres études démontrent que les enfants agressifs sont souvent acceptés par leurs camarades, ou à tout le moins ne sont pas ostracisés, en particulier dans les milieux plus violents (voir Poulin et Boivin, 2000). Dans une classe qui comporte plusieurs enfants difficiles, le fait d’être agressif peut même être source de statut plutôt que d’ostracisme, ce qui à son tour renforce chez les enfants ces comportements difficiles ayant obtenu l’approbation de leurs pairs.

Absence d’un réseau parental

Les parents s’entendent souvent répliquer, quand ils essaient d’invoquer leur autorité : « Mais tous mes amis y vont ! » ou « Mais tout le monde le fait ! » ou « Tout le monde en a un sauf moi ! », phrases qui peuvent constituer des messages puissants, voire intimidants (Ambert, 2001). Tout couple parental et, de plus en plus souvent, tout parent seul, aura à faire face à ce que leur enfant leur présente comme étant son droit le plus strict. Les parents en viennent à croire que s’ils refusent de se conformer aux exigences du groupe constitué par les pairs de leur enfant, celui-ci sera défavorisé et se retrouvera isolé de ses camarades.

En matière de soutien moral et stratégique, les parents eux-mêmes sont souvent plus isolés que leurs enfants : il n’existe pas de sous-culture parentale ni de groupe d’affinité parental pour servir de contrepoids, et cette absence crée un déséquilibre qui est préjudiciable à leur rôle (Small et Eastman, 1991). Quand les enfants refusent de coopérer ou de divulguer des informations, les parents ont bien peu de recours (Stattin et Kerr, 2001). Conséquemment, les parents se retrouvent incapables d’exercer leur autorité : il s’avère que le groupe d’affinité matérialiste de leur enfant est bien plus futé et mieux organisé qu’eux. Néanmoins quand des adolescents fréquentent des pairs ayant des parents compétents, ceux-ci contribuent à des résultats positifs en termes de développement, et ce, indépendamment du niveau de compétence de leurs propres parents (Steinberg et al., 1995).

Nombre de parents font le nécessaire pour faire connaissance avec les parents des amis de leurs enfants. Les réseaux de parents peuvent constituer une communauté de soutien efficace, et cumulent plusieurs fonctions, à la fois pour les parents et pour leurs enfants. Quand ces réseaux sont rattachés à l’école, ils peuvent contribuer à assurer un meilleur processus de socialisation, des normes qui seront respectées de plus près, et des parents mieux informés. Il est cependant beaucoup plus difficile pour les parents d’adolescents que pour les parents de jeunes enfants de connaître les parents des camarades de leurs enfants—à un moment où de tels contacts seraient justement à leur plus utile.

La qualité des écoles et de l'éducation

Les écoles comptent parmi les facteurs clés de la socialisation des enfants; des études ont documenté l’importance des premières années scolaires dans la formation des comportements des enfants (Coie et Jacobs, 1993). C’est à l’école que les enfants sont le plus influencés par leur groupe de pairs. Les enseignants aussi ont sur eux une influence, ainsi que la qualité de l’instruction dispensée dans une école ou une classe donnée (Frempong et Willms, 2002).

Camarades de classe et enseignants

Les enfants qui fréquentent une école comportant un pourcentage important de pairs difficiles sont plus à risque d’adopter, temporairement ou pour de bon, des comportements problématiques. À l’opposé, la vie des enfants dans des écoles avec une population plus prosociale est plus facile, et règle générale plus compatible avec leur vie familiale (Cleveland et Wiebe, 2003). Ce qui a changé, c’est que jadis, les enfants qui s’adonnaient à des comportements problématiques abandonnaient assez tôt leurs études. Aujourd’hui, l’école obligatoire et la disparition d’emplois agricoles et industriels les garde plus longtemps inscrits, mais ils ne considèrent plus comme profitable la conformité comportementale (Toby, 1995:151). De tels étudiants ont eu sur leurs camarades et sur leurs enseignants, au cours des ans, une influence négative croissante.

Au même moment, les écoles devenaient surpeuplées et impersonnelles et, au fur et à mesure que progressait dans certaines écoles la pression subie par les enseignants, ceux-ci se voyaient contraints de prendre des congés d’épuisement, et les professeurs remplaçants n’arrivaient ni à faire respecter la discipline ni à transmettre le bagage d’apprentissage. « Le rôle d’enseignant ne force plus le respect automatique ni des étudiants ni de leurs parents (...) les enseignants moins expérimentés ou moins efficaces ne peuvent compter sur l’autorité logée dans le rôle lui-même, pour assurer le contrôle de la classe » (Toby, 1995:156). Ainsi le niveau de socialisation collective dispensé par les écoles souvent ne suffit pas à empêcher le développement de problèmes, ni à contrôler les problèmes qui auront déjà surgi. Les comportements difficiles des étudiants font, à leur tour, chuter le moral et les attentes des enseignants. Souvent, les enseignants craignent les plus robustes parmi leurs étudiants.

Une étude expérimentale (Pedersen et al., 1978) illustre bien l’influence positive que peut exercer un bon enseignant. Soixante enfants inscrits dans une école urbaine de faible niveau ont été répartis de manière aléatoire dans trois classes de première année. Près de 60 % des élèves qui se sont vu attribuer une enseignante dont le mode d’interaction était axé sur la facilitation ont terminé plus de 10 ans de scolarité, comparé à 40 % des autres enfants. Plus des deux tiers du premier groupe atteignaient, une fois adultes, de hauts niveaux de succès professionnel, contre 40 % de ceux qui s’étaient vu attribuer des enseignants moins compétents. De nombreuses études démontrent que les convictions, les attentes et les comportements des enseignants affectent les perceptions des étudiants, leurs comportements, et l’acceptation par leurs pairs (Birch et Ladd, 1998). On a vu par exemple que si les enseignants ne manifestent pas leur désapprobation à l’égard de l’agression, ou s’ils craignent les élèves qui s’adonnent à l’intimidation, le prestige social de ces jeunes peut en être rehaussé (Chang, 2003). En outre, les enseignants qui ont de faibles attentes à l’égard des élèves pauvres ou minoritaires ralentissent la cadence de l’instruction, ce qui entraîne des prévisions d’échec autoréalisatrices, phénomène connu sous le nom ‘effet Rosenthal’ (Pattillo-McCoy, 2000).

Contenus et contextes éducatifs

Les écoles qui favorisent un sens communautaire et qui font observer des normes rigoureuses obtiennent de leurs élèves des résultats scolaires supérieurs et réussissent à entretenir au sein du milieu scolaire une culture prosociale (Alexander et Entwisle, 1996). À son tour, une telle culture scolaire prévient le désengagement des enfants par rapport aux activités éducatives, qui est en soi un facteur qui décourage les comportements problématiques. De plus, les écoles qui encouragent activement l’engagement parental peuvent par le fait même empêcher le développement de comportements négatifs. Il demeure qu’au fur et à mesure que les élèves vieillissent, la communication entre parents et enseignants devient moins habituelle, et moins efficace, dû en partie au fait que les enseignants cessent d’encourager l’engagement parental. Et ce, comme le soulignent Eccles et Harold (1996), au moment précis où, parce que les enfants entrent dans l’adolescence, les parents ont plus que jamais besoin, pour demeurer engagés, de rétroactions et d’encouragements de la part des enseignants.

Certaines salles de classe sont devenues trop informelles : les enfants passent beaucoup moins de temps qu’il y a 30 ans à recevoir, en groupe, un enseignement direct dispensé par leurs enseignants. Souvent ils travaillent plutôt en équipes, ou accomplissent indépendamment leurs diverses activités. Cette situation peut affaiblir leur potentiel scolaire, et l’absence de structure crée trop de brèches par où peuvent se perdre les enfants plus vulnérables, qui risquent alors de se retirer d’un cheminement scolaire normal. Les enseignants doivent assurer un environnement structuré, tout comme ils doivent assurer un environnement chaleureux; ces deux facteurs sont clairement liés à des résultats scolaires positifs chez les élèves (Brody et al., 2002; Cournoyer, 2000).

D’autres salles de classe souffrent d’un environnement scolaire trop structuré : les enfants doivent rester immobiles pendant de longues périodes, puis entrent à la maison où ils passeront trop d’heures assis devant le téléviseur ou l’ordinateur. Leurs heures d’activités non structurées en plein air ont aujourd’hui diminué de moitié (Doherty, 2006). Cette inactivité physique excessive peut contribuer à l’hyperactivité (Diller, 1999). De l’exercice physique régulier et des jeux coopératifs permettraient aux enfants d’évacuer leur agitation physique au sein d’un contexte contrôlé et non compétitif. Au lieu de quoi les écoles, en particulier les écoles secondaires, investissent lourdement dans des équipes athlétiques qui excluent la plupart des enfants, notamment ceux qui sont moins fortement motivés à la concurrence, ou qui sont moins favorisés en termes de coordination motrice.

La qualité du voisinage

On a constaté, tant au Canada qu’aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la recherche touchant les effets du voisinage (et en particulier les effets des quartiers défavorisés et ségrégués) sur le développement de l’enfant (par ex., Curtis et al., 2004). Dans des villes comme Toronto, Montréal, Vancouver, et Winnipeg, certains quartiers ont vu, au cours des récentes décennies, une concentration accrue des défis sociaux, dont les comportements problématiques.

Répercussions sur les enfants

Dans les communautés où le taux d’emploi est élevé, où les voisins collaborent en vue de faire respecter certains règlements et sont capables de contrôler les groupes d’adolescents, les enfants manifestent moins de problèmes graves que dans les communautés où l’on trouve une forte concentration de pauvreté, un taux élevé de criminalité, et des activités liées à des gangs (Chung et Steinberg, 2006). Lynam et al. (2000) suggèrent que l’absence de contrôle social efficace, dans les quartiers pauvres, a des conséquences particulièrement vives pour les enfants plus sujets à des comportements impulsifs.

Il semble qu’un certain pourcentage (ou masse critique) de voisins à faible revenu fait grimper le risque de comportements problématiques et de difficultés scolaires subséquentes chez les enfants, et ce dès l’âge de cinq ans. Et à l’opposé, une masse critique de voisins à revenu élevé fait s’accroître les chances qu’un enfant ne s’adonnera pas à des comportements répréhensibles. Hertzman (2006) a découvert qu’au chapitre du développement général, seulement 15 % des enfants vivant dans une communauté à revenu élevé de Vancouver seront vulnérables, comparés à 50 % des enfants vivant dans des voisinages à faible revenu. Dans le cadre d’un projet aux États-Unis qui visait à améliorer les conditions de vie des familles, un certain nombre de familles vivant dans des quartiers déshérités ont été relogés, certaines dans les banlieues, d’autres dans un autre quartier central de la ville. Plus tard, les enfants qui avaient été relogés dans des appartements en banlieue étaient plus susceptibles de s’inscrire au collège et, une fois adultes, d’avoir des emplois bien rémunérés que les enfants qu’on avait relogés dans d’autres appartements du noyau central de la ville (Rosenbaum, 1991).

Les enfants vivant dans des quartiers à la fois pauvres et souffrant de problèmes sociaux, y inclus la présence de gangs, sont souvent insuffisamment socialisés, et ce surtout dans le cas où leurs parents sont pauvres de surcroît. Ils n’arrivent pas à acquérir les compétences de vie personnelle et les attitudes connexes que l’on attendra d’eux dans la société conventionnelle, ni les compétences sociales qu’exigera le milieu du travail. Souvent ils adopteront des valeurs et des comportements qui s’opposent au courant de la société dans son ensemble (Ogbu, 1994). Anderson (1999), pour sa part, s’est penché sur ce qu’il appelle ‘le code de la rue’ et sur le rejet des valeurs sociales partagées, qui tous deux encouragent les comportements antisociaux.

Dans les grands complexes d’habitation à loyer modique, les parents ne disposent pas, le plus souvent, d’une possibilité de surveiller adéquatement leurs enfants, qui circulent à leur gré dans les escaliers et les couloirs. Les jeunes sont souvent affiliés à des gangs qui font la loi dans le quartier, et ainsi échappent pour une grande part à la surveillance d’adultes responsables (Welsh, 2006). Quand les membres d’un gang en viennent à se doter d’armes à feu, comme ce fut le cas récemment à Toronto, la possession ou l’usage d’armes se répand dans un plus large segment de la population de jeunes (Blumstein, 2002). Ces voisinages comptent de plus un nombre disproportionné de familles monoparentales. Une plus grande proportion d’enfants de ces familles sont moins bien surveillés, en particulier quand le degré d’instruction de la mère est faible (Quane et Rankin, 1998). Et enfin, ces enfants et adolescents sont souvent insuffisamment protégés contre l’intimidation, la violence sexuelle, l’abus de substances, la délinquance, et la grossesse précoce.

Les parents à faible revenu (en règle générale des mères) vivant dans des voisinages où le taux de pauvreté est élevé, et surtout dans les projets d’habitation, sont sujets à un niveau de stress plus élevé (Gutman et al., 2005) et n’ont pas accès, pour élever leurs enfants, aux ressources qu’une mère de classe moyenne peut tenir pour acquises (Edin et Lein, 1997). Comment le signalent Cook et Fine (1995:132), les mères à faible revenu seraient contraintes d’être plus strictes et plus vigilantes, parce que les éventuelles ‘erreurs’ mènent à la délinquance, à la toxicomanie, à la grossesse précoce, et parfois même à la mort. Dans une telle situation, le parent seul considère que sa tâche consiste à nourrir et loger sa famille et à préserver ses enfants de ces nombreux dangers (Arnold, 1995); les aspirations plus nobles, par exemple le développement de compétences langagières ou littéraires des enfants représentent, dans de tels milieux, un luxe qui dépasse les possibilités du quotidien.

Discrimination et ségrégation

Les enfants autochtones ou issus de groupes minoritaires, en particulier les enfants noirs, sont plus à risque de comportements négatifs parce qu’une importante proportion d’entre eux vit dans des voisinages où le taux de pauvreté est élevé. De plus, les quartiers noirs de classe moyenne aux États-Unis fournissent une moindre protection contre le développement de comportements négatifs que ne le font les quartiers blancs de classe moyenne, parce que ces quartiers noirs se retrouvent généralement à proximité de quartiers très pauvres (Sampson et al., 2000). Même dans des villes comme Toronto et Montréal, les enfants noirs de classe moyenne fréquentent souvent la même école que leurs pairs issus de quartiers défavorisés et sont ainsi exposés à des modèles de vie antisociaux. On découvre que les parents noirs de classe moyenne « ont moins de contrôle sur les expériences auxquelles seront confrontés leurs enfants—moins qu’ils n’en auraient s’ils vivaient dans un milieu de classe moyenne plus homogène » (Patillo-McCoy, 1999:92). Ces enfants « n’ont pas à chercher loin pour se retrouver en compagnie de ‘camarades indésirables’ » (p. 108).

Pour trouver la motivation qui leur permettra de terminer au moins l’école secondaire, et pour atténuer l’attrait qu’exercent les activités illicites, les enfants et les adolescents ont besoin de savoir que des emplois de débutants seront disponibles. Cependant les quartiers pauvres et ségrégués, comme les réserves indiennes aussi, souffrent toujours d’une carence de perspectives d’emploi. Dans certains quartiers du Toronto métropolitain qui ont vu beaucoup de violence comportant l’usage d’armes à feu parmi les jeunes Noirs, des programmes communautaires spéciaux ont été lancés (Black, 2006). Et en Colombie-Britannique, Kershow et al. (2005) ont découvert que les quartiers comptant plus d’Autochtones sont plus à risque pour les problèmes chez les enfants, par suite des effets persistants du colonialisme et des écoles résidentielles.

Les bien nantis et les mal nantis

Ce serait cependant une erreur que de doter d’un nimbe de supériorité un quartier ou un voisinage pour la seule raison qu’il y règne une abondance matérielle et qu’on n’y trouve pas de délinquance urbaine. Un voisinage où règne l’abondance n’est pas automatiquement un ‘bon’ voisinage où élever ses enfants. Bien des choses dépendent des valeurs des parents et de leur orientation familiale. En vérité, dans certains voisinages de classe moyenne, et même riches, il ne s’est pas constitué de communauté efficace : les parents sont très absents, assez permissifs, et désengagés. Un certain nombre d’adolescents passent leur temps à se balader en auto, à visiter des lieux troubles ou à faire la fête en faisant usage de drogues dans des maisons vides d’adultes, et peuvent même s’amuser à effectuer des entrées par effraction ou des vols. Des recherches sont nécessaires pour examiner le cas des enfants relativement bien nantis qui deviennent difficiles et même délinquants, bien que vivant dans des ‘bons’ quartiers. On ne peut que formuler des conjectures quant à la chaîne de causalité : peut-être leurs parents sont-ils trop occupés, ou trop permissifs, et simultanément trop attachés à l’idée de la réussite, et faillissent ainsi à la tâche de transmettre des valeurs prosociales à leurs enfants.

Comme on l’a signalé dans la section touchant les voisinages, pour bon nombre d’enfants la pauvreté est une cause centrale de leurs comportements problématiques (Strohschein, 2005). La délinquance grave, par exemple, tend à prendre naissance dans des familles défavorisées; cette conclusion a été confirmée par des études parallèles dans plusieurs pays occidentaux (Sampson, 1993). En Nouvelle-Zélande, on a constaté que la plupart des adolescents qui manifestent de multiples problèmes de comportement sont issus de familles très pauvres et dysfonctionnelles, bien que 13 % de tous les enfants ayant de tels antécédents ne sont pas sujets à problèmes (Fergusson et al., 1994). Pour les enfants élevés dans des milieux favorisés (économiquement et affectivement), seulement un enfant sur 400 ou 500 devient un adolescent présentant de multiples problèmes, et 80 % sont entièrement libres de tels problèmes. La pauvreté parentale constitue un facteur de risque pour les problèmes de comportement ainsi que pour leur persistance (Reyno et McGrath, 2006); et c’est le cas aussi pour le moment auquel cette pauvreté est vécue, ainsi que pour sa durée (Dearing et al., 2006). La pauvreté ne constitue pas cependant une cause qui suffirait à expliquer l’augmentation des comportements problématiques, puisqu’on a vu dans le passé des taux de pauvreté infantile beaucoup plus graves que ce qui sévit aujourd’hui. Néanmoins il demeure que dans les conditions actuelles, la pauvreté exacerbe les problèmes. Des normes porteuses et des influences culturelles doivent exister qui expliquent les liens entre la pauvreté et les comportements problématiques. On déplore une carence de recherches portant sur ces sujets.

L’influence des médias

De grands débats ont cours touchant l’influence des médias sur les attitudes et les comportements des enfants. D’abord il faut dire qu’il est plus difficile aujourd’hui que dans les années 1970 de mesurer les effets d’un média donné sur les attitudes et les comportements des enfants. Comment, en effet, peut-on isoler l’effet de la programmation télévisuelle sur les enfants, à un moment où des contenus semblables sont disponibles sur l’Internet, sur les DVD et dans des jeux vidéo? Et comment isoler cet effet, quand il est omniprésent dans la culture de nos sociétés? Nous vivons aujourd’hui dans une société totalement imprégnée par les médias.

En second lieu, certains soutiennent que les médias n’ont pas d’effets sur les comportements et les attitudes. Mais il est illogique d’affirmer d’une part que des médias saturés de contenus violents ou sexuels n’ont aucun effet, tout en prétendant d’autre part que les publicités de l’industrie du tabac augmentent l’usage du tabac chez les adolescents. De plus, si le contenu télévisuel n’avait aucun effet, pourquoi les entreprises investiraient-elles chaque année dans la publicité télévisuelle des milliards de dollars? En troisième lieu, certaines instances craignent que le fait d’accepter les conclusions de recherches désignant les médias dans la chaîne de causalité conduisant à des comportements problématiques chez nos enfants risquerait de nous mener à la censure; les avocats de l’industrie médiatique sont particulièrement actifs dans la promotion de cette crainte. Les médias constituent une industrie et un groupe de pression à la fois très puissant et de plus en plus interconnecté. On sait par exemple que de nombreux magazines et journaux appartiennent à des mégasociétés possédant aussi des stations de télévision et des câblodistributeurs qui contrôlent la production des films, des vidéoclips, des sites de jeux de hasard électroniques ainsi que d’autres sites qui attirent avec succès les enfants et les jeunes gens. On sait également que les médias sont en mesure de contrôler la diffusion des conclusions de recherches qui risqueraient de nuire à leur image—et à leurs bénéfices comptables. La recherche démontre que la violence se vend : les émissions violentes ont plus de chances d’être exportées, et ainsi de générer des profits (Hamilton, 1998).

Les producteurs se justifient par deux arguments : d’abord, affirment-ils, on donne au public ce que le public réclame; et ensuite, que les émissions et les films à l’affiche reflètent la réalité contemporaine. On pourrait par contre faire valoir que les médias eux-mêmes forgent cette réalité. À titre d’exemple : pour la période de 1990 à 1998, le nombre de reportages diffusés au téléjournal touchant des meurtres a augmenté de 600 %, alors que le taux réel d’homicide avait marqué un déclin de 20 % (Glassner, 1999). Plus de 50 % des crimes qu’on voit à la télévision sont des meurtres, alors que le FBI rapporte qu’ils ne représentent que 0,2 % du total des crimes (Bushman et Huesmann, 2001).

Les enfants et les adultes traitent la télévision et l’Internet comme des sources d’information. Ces médias sont devenus, pour un grand nombre de gens, ce que le sociologue Habermas nommait une ‘expérience isolante’ qui dissocie enfants et adultes de ce qu’il appelait ‘le contexte de la pratique quotidienne’ et entraîne un appauvrissement culturel (1987:16). Les enfants sont certes des acteurs sociaux actifs, et participent à la reconstruction des messages que leur transmettent les médias. On ne peut, cependant, les habiliter à effectuer une reconstruction réaliste que dans la mesure où le monde quotidien qui les entoure, et notamment leur famille, leurs pairs et leurs écoles, leur propose cette possibilité.

Tous les enfants ne disposent pas, loin s’en faut, d’alternatives saines. En vérité, il est probable qu’environ le quart des enfants ne jouit pas d’un foyer, d’un groupe d’amis ou d’un milieu scolaire capable de servir de contrepoids aux effets négatifs qu’ont les médias sur leurs attitudes et leurs comportements. De plus, les parents eux-mêmes sont soumis à des contenus médiatiques de qualité douteuse, et nombre d’entre eux s’appuient, pour s’informer, sur des émissions dites ‘télé-débats’ mais qui visent essentiellement le divertissement. Ces émissions sont souvent axées sur les sujets déviants les plus tapageurs : l’infidélité, l’inceste, la prostitution enfantine, la rivalité mère-fille à l’égard des hommes, les grossesses où le père est inconnu par suite de relations sexuelles avec des partenaires multiples, et ainsi de suite. Les parents, en particulier ceux qui sont moins instruits, sont souvent très pris par ce genre d’émissions; cela étant, que sont-ils en mesure d’enseigner à leurs enfants (Austin, 2001)? Il convient de souligner que l’Internet comporte aussi pour les enfants de nombreux risques, qui vont de la grande disponibilité des sites pornographiques au danger d’établir des contacts néfastes dans des salons de cyberclavardage (Berson et Berson, 2005; Mitchell et al., 2001).

Incitation à la violence

À la fin de l’école primaire, un enfant moyen aura été témoin, grâce à la télévision, de plus de 8 000 meurtres. Une étude menée en 1998 aux États-Unis sur la violence et la télévision (la American National Television Violence Study) a établi que plus de 40 % des gestes violents y sont posés par des personnages ‘bons’—ce qui idéalise la violence—et que plus de 55 % des victimes de violence manifestaient peu de douleur ou de souffrance, ce qui désensibilise les enfants à ses effets réels (Donnerstein et Linz, 1995). Le taux de crimes de violence aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux est monté en flèche après 1965, date qui représente l’arrivée à l’adolescence de la première génération d’enfants élevés à l’ère de la télévision (Bushman et Huesmann, 2001). Centerwall pour sa part a découvert que de 1945 à 1974, le taux d’homicides perpétrés par des Blancs a augmenté de 93 % aux États-Unis et de 92 % au Canada, mais a fléchi de 7 % parmi les Blancs de l’Afrique du Sud, où la télévision était interdite. Il évaluait à 10 ou 15 ans le décalage entre l’introduction de la télévision et l’augmentation des taux d’homicide, puisque c’est essentiellement chez les enfants que ses effets se font sentir, en termes de modifications du comportement (cité dans Donnerstein et Linz, 1995).

Utilisant un protocole expérimental et longitudinal, Joy et al. (1986) ont comparé trois villes canadiennes, dont l’une n’a reçu la transmission télé qu’en 1974. Ils ont soumis les enfants à deux séries de tests, la première avant l’introduction de la télévision, et la seconde deux ans après son introduction. Les enfants dans la ville ayant reçu la télévision deux années plus tôt manifestaient une hausse importante du niveau d’agressivité qui ne se manifestait pas chez les jeunes de l’autre ville. Ces mêmes enfants manifestaient aussi une augmentation marquée d’une vision stéréotypée des rôles dévolus selon le sexe (Kimball, 1986).

Au cours des années 1980, les chercheurs ont commencé à récoler les résultats d’autres études longitudinales, grâce auxquelles ils ont découvert que les jeunes adultes avaient tendance à se comporter plus agressivement quand ils avaient été spectateurs de plus de violence télévisuelle à l’âge de 8 ans. À vrai dire, à l’âge adulte, la corrélation entre l’agressivité et le fait d’avoir été téléspectateur d’émissions violentes était encore plus élevée qu’elle ne l’était quand les enfants avaient huit ans : les garçons qui n’étaient pas agressifs à huit ans mais qui avaient regardé plus d’émissions violentes étaient devenus de jeunes adultes plus agressifs qu’un groupe semblable de garçons non agressifs qui avaient regardé moins d’épisodes de violence, comme le signalent Bushman et Huesmann (2001). Des recherches sur des cohortes plus récentes ont montré que la violence télévisuelle affecte aussi, maintenant, le niveau d’agressivité chez les filles (Huesmann et al., 2003), et que l’écoute de la télévision en général est liée à l’agressivité chez les adolescents et les jeunes adultes (Johnson et al., 2002).

De tels résultats indiquent que ce n’est pas seulement qu’une prédilection pour l’agressivité mène les enfants à choisir des émissions violentes, mais que la violence visionnée peut elle-même mener à l’agressivité. Quoique le fait d’être exposé à la violence à la télé et dans les vidéos n’est pas le principal facteur dans l’étiologie de l’agressivité, cette exposition est partie intégrante du milieu porteur de comportements problématiques (Garbarino, 2006; Gentile, 2003). L’exposition répétée à des actes violents peut, en premier lieu, conduire les enfants à croire qu’un conflit ne peut se résoudre que par le biais de l’agression verbale ou physique. En second lieu, elle peut établir chez les enfants un seuil de frustration plus bas, de manière à ce que les enfants supportent moins facilement les irritants et y réagissent de manière plus explosive. Troisièmement, elle peut désensibiliser l’enfant à la gravité des conséquences de la violence, de manière à ce que l’homicide peut leur apparaître comme un geste banal (Cantor et Nathanson, 2001). Finalement les enfants sont initiés, par le biais de ces émissions, aux techniques agressives, c’est-à-dire comment donner des coups de poing, des coups de pied, et comment tuer.

Un grand nombre de jeux vidéos ont le meurtre pour objectif. Certaines études ont identifié un lien ténu à l’agressivité (Sherry, 2001), alors que d’autres ont découvert un lien plus substantiel (Garbarino, 2006). Il nous faudra, pour trancher, des études longitudinales. De plus, il nous faudrait distinguer entre les effets de la violence à la télé et de la violence dans les vidéos, ce qui est loin d’être tout simple. Comme le signalent Funk et al. (2000), on peut à tout le moins dire que le fait de jouer à des jeux vidéo violents n’améliorera pas le comportement global des enfants, quoiqu’il soit susceptible d’améliorer leur coordination visuelle. Et enfin, il faut reconnaître que l’une des questions qu’il nous reste à explorer convenablement est la suivante : quelles sont les expériences liées au développement des enfants qu’ils ne vivent pas quand ils passent autant d’heures à regarder la télévision, à jouer à des jeux vidéo et à naviguer sur l’Internet?

Incitation à la consommation

La très influente industrie américaine de la publicité investit chaque année 12 milliards de dollars dans la promotion de produits qui ciblent directement les enfants. De plus, les vedettes font la promotion de modes de vie (notamment de vêtements) que chercheront à imiter les préadolescents et les adolescents. La culture de masse crée ainsi de faux besoins et une fausse identification. Ces faux besoins peuvent à leur tour contribuer à des attitudes et même à des comportements moins prosociaux, tant chez les parents que chez les enfants. Le groupe de travail sur la publicité et les enfants (Task Force on Advertising and Children) de la American Psychological Association signale que « la publicité peut déclencher des attitudes matérialistes en enseignant aux enfants que la valeur personnelle se mesure par les produits qu’ils possèdent. » Les enfants apprennent à s’habiller et à se comporter de manière à se conformer à cette présentation de soi fondée sur la parure dont les nourrissent les médias. Il y a une carence de recherches touchant les éventuels liens entre les comportements de consommation des enfants et le développement chez eux de comportements problématiques.

Quand les experts se prononcent sur ces questions, ils ne manquent jamais de rappeler au public que les parents sont tenus d’exercer leur responsabilité de contrôler la consommation télé de leurs enfants, et tenus aussi de discuter avec eux d’émissions et de publicités éventuellement nuisibles. L’industrie du divertissement emboîte le pas, remettant aux parents l’entier du fardeau de la responsabilité. Comme nous le verrons ci-dessous, on peut douter de la capacité des parents à endosser cette responsabilité supplémentaire. Comme le signale Seiter (1993:193) à propos des efforts que font les médias en vue de cibler les enfants, « une culture de consommation distincte, orientée vers des groupes d’âge précis, intervient aujourd’hui dans la relation entre les parents et les enfants, et pour de nombreux enfants, cet assaut commence dès l’âge de deux ans. »

Il existe au moins une étude par observation qui démontre que dans un supermarché, (c’est-à-dire dans un lieu public), 65 % de tous les refus formulés par les parents quant à l’achat de produits alimentaires faisant l’objet de publicité à la télévision ont eu pour résultat immédiat un conflit ou une argumentation (Atkin, 1978). Si c’est le cas en public, on peut se demander ce qui se produit dans l’intimité du domicile familial, quand les parents tentent de mettre un frein aux heures de télévision, de jeux vidéo ou de navigation sur l’Internet : il est presque certain que cela soulève le plus souvent des conflits (Alexander, 1994:52). Quoi qu’il en soit, une majorité d’enfants affirment n’être l’objet d’aucune surveillance parentale en ces domaines (Garbarino, 2006).

Conclusions : Le contexte global

Quels éléments de changement peuvent expliquer la montée en flèche du taux de comportements problématiques chez les enfants et les adolescents entre 1960 et 1990? Comme on l’a vu, il s’est produit une confluence de facteurs, chaque facteur nourrissant l’autre et modifiant le tissu social dans lequel ont grandi les enfants.

Qu’est-ce qui a changé?

  1. Un changement clé réside en l’augmentation d’abord graduelle puis accélérée d’une programmation (émissions et publicités confondues), dans les médias visuels, qui a accentué le matérialisme et la consommation, l’individualisme, la violence, l’hédonisme et le manque de civilité. Ainsi l’on a vu une modification considérable des valeurs et du contexte culturel général entourant la vie des enfants. Cependant, les assises culturelles générales constituent des variables très négligées, dans l’explication de plusieurs phénomènes récents—ce qui reflète en soi une erreur systématique de la part des chercheurs. Mais cette carence de recherches ne signifie en rien que l’ensemble des valeurs et des normes d’une société n’a pas une influence déterminante sur le développement des comportements; elles ont certainement une telle influence. Dans le même ordre d’idées, on peut constater que les experts du monde des sciences sociales et de la psychologie sont extrêmement réticents à hasarder des conseils passibles d’être taxés de moralité (Sleek, 1998).
  2. Les changements cités ci-dessus ont été accompagnés d’une acceptation généralisée à l’égard d’un niveau décroissant de civilité, que ce soit en matière d’engagement civique, de graffitis, d’altruisme, de courtoisie, d’habillement, de conduite personnelle ou de présentation personnelle (tant à domicile qu’en public).
  3. Au même moment, des définitions de la masculinité qui mettent l’accent sur des comportements machistes, et la dépréciation de l’empathie, ont encouragé les comportements agressifs (Garbarino, 1999). Pour sa part, la rénovation de la féminité a minimisé son aspect empathique tout en échouant souvent à établir une distinction entre affirmation de soi et agressivité. Conséquemment, on constate qu’un nombre croissant de filles adoptent elles aussi des comportements violents (Garbarino, 2006).
  4. Le taux croissant de divorces jusqu’au milieu des années 1980, et le taux croissant de naissances à des mères seules ont laissé de nombreux enfants dans la pauvreté, sans surveillance ni protection. De tels enfants n’ont souvent qu’un seul parent préoccupé par leur bien-être; ce parent, souvent privé de soutien social, peut se retrouver avec un fardeau financier et affectif trop lourd pour lui permettre d’être efficace (Ambert, 2005a, 2006).
  5. Les quartiers défavorisés se sont agrandis et sont devenus socialement désorganisés, et marqués de taux élevés de familles monoparentales, d’écoles surchargées, de criminalité, de violence, et de trafic de drogues. La disponibilité des armes à feu a mené pour sa part à davantage de violence mortelle chez les jeunes, et en particulier chez ceux qui se joignent à des gangs. Dans de tels contextes, la disponibilité croissante d’alcool et de drogues au sein de la population adolescente, tout comme celle des armes, n’a rien fait pour améliorer la situation.
  6. La surveillance par les adultes a diminué, comme ont diminué aussi les modèles de rôle adultes et l’engagement des adultes à l’égard du développement moral des enfants. Ces reculs ont été favorisés par de nombreux facteurs déjà cités dans des sections antérieures et, dans un processus de rétroaction, les comportements difficiles des enfants ont contribué à éloigner d’eux des adultes de plus en plus nombreux.
  7. L’influence décroissante de la religion dans la vie quotidienne, dans la moralité, et dans son rôle de soutien au rôle parental constitue un autre facteur important. Le rôle de la religion en tant que facteur de contrôle social a été récupéré par une moralité médiatique et par des vagues successives d’individualisme. Des recherches indiquent que les adolescents qui assistent aux services religieux sont moins susceptibles de s’adonner à des activités sexuelles précoces (Lammers et al., 2000) ou de devenir délinquants (Johnson et al., 2001), soit parce que l’engagement religieux augmente leur désapprobation à l’égard de tels comportements, soit par l’effet de la proportion de camarades prosociaux dans leur réseau social, soit par la quantité de temps qu’ils passent avec leurs parents.

Retour sur thème : Un environnement porteur

Notre société a rendu plus difficile la tâche de devenir prosocial en grandissant. La structure fait défaut aux enfants, et ils sont confrontés à trop de choix (dans un environnement dont les stimuli sont en constante évolution), à trop de tentations, et, souvent, à trop peu de récompenses pour leurs comportements prosociaux. Les enfants prosociaux sont noyés d’images qui les mènent souvent à croire qu’ils constituent une minorité. Ils peuvent même se sentir ‘anormaux’ en présence de leurs pairs difficiles qui semblent sortis tout droit des publicités et des émissions télévisuelles. On peut se risquer à dire que notre société n’en fait pas assez pour valider et récompenser les ‘bons enfants’.

La culture technologique et matérialiste qui s’est établie depuis les années 1960, et notamment celle qui est sanctionnée par les médias, ne satisfait pas les exigences du développement de la civilité et de comportements prosociaux, que ce soit chez les enfants ou chez les adultes. Comment se surprendre alors que les comportements problématiques se répandent? C’est, comme on l’a vu, en premier lieu l’effet de la création d’une culture qui autorise et valide de tels comportements. Si nous avions les moyens d’enquêter sur des tendances semblables au cours des millénaires, peut-être découvririons-nous que les sociétés ayant connu une rapide mutation vers l’urbanisation et le matérialisme ont elles aussi connu une progression marquée de comportements problématiques chez leurs jeunes. On peut avancer par exemple l’hypothèse voulant que même les jeunes porteurs de gènes les prédisposant à l’agressivité ne seraient pas victimes de tels problèmes, dans une société où régnait la civilité et où les outils de la dysfonctionnalité—les armes à feu, par exemple, qui permettent de tuer sous le coup d’une impulsion—n’étaient pas à portée de main. Cette disponibilité d’opportunités négatives est devenue partie intégrante du milieu porteur. Au fur et à mesure que notre société devient plus technologique, matérialiste et sédentaire, plus la nature humaine est sous pression, et plus on voit progresser le risque que les enfants ne se développeront pas au mieux de leurs possibilités—qu’il s’agisse de leurs comportements, de leur potentiel, ou de leur santé.

Que pouvons-nous changer?

Parmi les priorités indiscutables, signalons l’urgence d’une réforme de la programmation des médias. Hélas, des décennies de telles mises en garde n’ont reçu pour toute réponse que toujours plus de violence, de sensationnalisme et de matérialisme dans les productions de ces médias. Nous sommes aux prises avec un problème social et culturel d’envergure qui ne commencera à se résoudre que le jour où notre économie et notre société décideront de freiner l’influence de la puissante industrie des médias et de ses démarcheurs.

Globalement, les enfants ont besoin d’une structure familiale marquée de stabilité et de sécurité, avec de préférence, mais non obligatoirement, la présence de deux parents qui exercent à la fois leur amour et leur autorité (Ambert, 2005, 2006). La définition des soins à accorder aux enfants doit être réorientée de manière à relever des deux sexes et à faire partie de notre vie publique. Les parents ont besoin que d’autres adultes les aident à prendre soin, dans le sens traditionnel du terme, de leurs enfants. De plus, l’autorité morale parentale doit être renforcée.

Il est important de rehausser la qualité intellectuelle des écoles, et de le faire d’une manière qui attirerait l’attention d’un plus grand nombre d’étudiants dotés de champs d’intérêt variés. Cela signifie plus d’enseignants compétents, plus d’enseignants masculins, des classes plus structurées, et un programme d’éducation physique plus large, faisant appel aux capacités physiques des enfants : davantage d’exercice pendant les heures de cours, et des sports non agresssifs pour tous. Les recherches sur les jeunes enfants nous apprennent aussi que de les aider à se soucier d’autrui peut entraîner une baisse des comportements négatifs (Hastings et al., 2000).

En outre, les programmes scolaires qui mettent l’accent sur la sociabilité et les valeurs prosociales peuvent réduire l’agressivité (Aber et al., 2003) et encourager les dispositions prosociales (Maccoby et Lewis, 2003). Par exemple, dans les grands centres comme Toronto et Montréal, certaines écoles ont mis en place un programme permettant à une mère d’amener à intervalles réguliers son poupon dans une classe, afin que les enfants développent de l’empathie et une aptitude au soin d’autrui. Toute réduction du niveau d’activités antisociales dans une population scolaire déclenchera à son tour une rétroaction positive et entraînera une réduction d’autres comportements problématiques. Cependant les réductions d’impôts, qui profitent surtout aux bien nantis, ont pour effet de couper dans les ressources destinées à l’éducation. Il est clair que les coûts sociaux qui suivront seront nettement plus élevés que les économies actuelles. On a constaté par exemple, par le biais d’une analyse des coûts et des rendements d’un projet préscolaire, le High/Scope Perry Preschool Project, que ce programme, qui coûte 12 356 dollars par enfant, une fois les bénéfices corrigés en fonction de l’inflation, produit un bénéfice net pour la société s’élevant à 88 433 dollars par enfant participant (Welsh, 2001).

Les services de garde parascolaire atténuent aussi les problèmes, notamment pour les enfants de familles à faible revenu, comme le font la vigilance policière soutenue en vue d’éliminer l’accès des jeunes aux armes à feu (Blumstein, 2002). Les interventions visant des groupes précis doivent être évaluées avec soin; il existe un danger, quand des enfants difficiles sont réunis dans des programmes de traitement en résidence ou dans des écoles de jour, qu’il se produise un effet de ‘contamination’ (Dishion et al., 1999)—qui est précisément le même phénomène qu’on constate en milieu carcéral. De plus, la plupart des interventions sont conçues à l’intention d’enfants plus âgés qui ont déjà des comportements problématiques. La Commission d’études américaine sur les très jeunes délinquants (Study Group on Very Young Offenders) recommande la prévention de comportements perturbateurs chez les jeunes enfants (Loeber et al., 2003) et la prévention de la délinquance chez les enfants déjà perturbateurs, comme on le pratique par exemple au Child Development Institute de Toronto. La solution serait d’exercer une intervention précoce à laquelle on donnera suite à tous les âges, et qui se penchera sur un large éventail de facteurs de risque dans les contextes personnels, familiaux et extra-familiaux (Farrington, 2000).

La plupart des interventions sont trop localisées, alors que le reste du milieu de vie des enfants demeure tel quel. Les programmes qui se penchent globalement sur les familles ‘à risque’ aident de nombreux enfants, surtout quand ils offrent aussi aux parents un support social, des interventions en matière de compétences parentales et de l’éducation préscolaire (Olds et al., 1998; Webster-Stratton, 1998). Mais de telles initiatives auraient des résultats encore plus considérables, plus marqués et plus étendus dans le temps s’ils fonctionnaient dans le contexte de programmes de soutien mis en place dans les écoles, dans les voisinages et même dans les médias—des programmes dits multisystémiques (Loeber et al., 2003). Globalement, beaucoup reste à faire, à l’échelle sociale et culturelle, pour offrir aux enfants de meilleures chances de développer des comportements prosociaux plutôt que des comportements problématiques (Hastings et al., 2000). Bien que des interventions isolées soient louables, ce qu’il convient d’effectuer est une mutation d’ordre culturel et économique : il faudra, pour appuyer les interventions au niveau personnel, familial et scolaire, un changement d’ordre socioculturel.

Notes

  1. Bien que les problèmes affectifs n’entraînent pas forcément des comportements problématiques (Arseneault et al., 2000), une certaine proportion d’enfants et surtout de jeunes gens ayant de graves problèmes de comportement souffrent aussi de problèmes affectifs à un moment donné—phénomène connu sous le nom de co-morbidité. On ne sait pas pour le moment si ceci résulte de développements simultanés ou si les comportements problématiques sont à l’origine de problèmes affectifs comme la dépression, à cause du stress qu’ils engendrent et des réactions négatives qu’ils provoquent.
  2. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Achenback et Howell, 1993; Heath, 1994; NCES, 2002; Jeffrey et Sun, 2006.
  3. Les enseignants signalent que ces enfants développent aussi une plus grande confiance en soi, une plus grande liberté à contester, et moins d’inhibitions (Heath, 1994).
  4. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Statistique Canada, 2003; Fox, 1996; U.S. Department of Justice, 2000; Moffitt et al., 2001; Loeber et Farrington, 1998; Arseneault et al., 2000; Gatti et al., 2005.
  5. Une étude longitudinale suit les mêmes répondants au fil du temps et peut fournir des réponses en termes de causalité. Dans les autobiographies rédigées par mes étudiants, le nombre affirmant avoir commis dans l’adolescence des gestes ‘délinquants’ a augmenté après 1980. La majorité de ces gestes n’a reçu aucune attention de la part des autorités policières (données non publiées).
  6. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Coie et Dodge, 1998; Crick et Dodge, 1994; Edwards, 2006; Fitzgerald, 2003; Statistique Canada, 2001; Hanna, 2000; Keenan, 2001; Butts et Snyder, 1997; Loeber et al., 2003.
  7. Sources connexes : Galbaud et al., 1998; Moffitt et al., 2001; Moffitt, 2005:533.
  8. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Dodge et Frame, 1982; Webster-Stratton et Lindsay, 1999; Crick et Werner, 1998; Wyatt et Haskett, 2001; Coie et Dodge, 1998.
  9. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Baumeister, 1999; Straub, 1999; Costello et Dunaway, 2003; Hughes et al., 1997.
  10. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Bumpass, 2001; Hymowitz, 1999; Garbarino, 1995, 2006.
  11. Les sources pour ce paragraphe et pour le paragraphe suivant sont les suivantes : Margolin, 1998; McGuigan et Pratt, 2001; McCloskey et al., 1995; Straus et Smith, 1990; Widom, 2000; Eckenrode et al., 1993; Sternberg et al., 1993; Howes, 1988; Salzinger et al., 1993.
  12. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Carlson et Corcoran, 2001; Willms, 2002; McLanahan et Sandefur, 1994; O'Connor et al., 2001; Hill, 1999; Hetherington, 1999.
  13. Les restrictions d’espace empêchent d’étudier ici l’importance de l’influence des frères et sœurs plus âgés sur le développement des enfants : voir Baillargeon et al., 2002; Duncan et al., 2001; East et Jacobson, 2001.
  14. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Ryan, 2001; Haselager et al., 1998; Duncan et al., 2001; Espelage et al., 2003; Pardini et al., 2005; Vitaro et al., 1997; Gaughan, 2006; Moffit et al., 2001; Garbarino, 2006.
  15. Seulement 35 % des Canadiens à faible revenu considèrent que leur quartier offre des bonnes conditions pour élever leurs enfants, contre 63 % des Canadiens à revenu élevé (Statistique Canada, 2002).
  16. Globalement, comme le proposent Subrahmayam et al. (2001:86), “toute activité à laquelle on s’adonne pendant un temps disproportionné, au détriment d’autres activités de loisir, aura des conséquences négatives sur le développement social et éducatif.”
  17. Le même phénomène a été récemment reconnu par un poste de télé-nouvelles en France. Pour les préadolescents âgés de 8 à 12 ans, en particulier les filles, les publicitaires axent leur message sur ce qu’ils appellent les ‘4M’ : les mecs, la musique, le mascara, et la mode -TV5, en date du 15 septembre 2003. Les sources pour ce paragraphe sont les suivantes : Dittman, 2002; Quart, 2003; Clay, 2000; Chaplin et John, 2005; Clay et al., 2005.

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À propos de l'auteure…

Depuis 1971, madame Anne-Marie Ambert, Ph. D., est professeure au département de sociologie de l'Université York. Ses principaux champs d'intérêts englobent la famille. Elle a mené des recherches approfondies sur le divorce et le remariage, la pauvreté et les relations parent-enfant. Son dernier ouvrage, publiés en 2005 par Pearson Canada, est intitulé Changing families: Relationships in context. Elle siège depuis près de vingt ans au comité de rédaction du Journal of Marriage and Family. Elle publie également une série d'articles en ligne sur les enjeux familiaux tels les familles monoparentales.


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