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Traits de familles

LES FAMILLES MONOPARENTALES :
Caractéristiques, causes, répercussions, et questions

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TABLE DES MATIÈRES

Si les familles monoparentales intéressent tant les sociologues, c’est d’abord parce que les normes culturelles de la plupart des sociétés prescrivent que les enfants soient élevés par deux parents, de préférence unis par les liens du mariage ou à tout le moins de la cohabitation. De plus, les familles s’écartant de cette norme diffèrent souvent, par d’autres aspects, des familles ayant deux parents en présence, notamment par des taux de pauvreté et de dépendance à l’assistance sociale plus élevés, et par les résultats sociaux des enfants. Pour ces mêmes raisons, les familles monoparentales (ci-après appelées FMP) intéressent aussi les décisionnaires. Nous verrons cependant d’une part que les FMP se classent en catégories assez diverses, selon leurs origines et leur parcours de vie, et d’autre part, qu’une majorité d’entre elles n’affichent pas de différences significatives, quand on les compare aux familles biparentales.

Le présent article vise à informer sur les causes et les conséquences des FMP, ainsi qu’à explorer les questions les plus souvent soulevées en matière de droits et de responsabilités à l’égard des enfants et en matière de transmission intergénérationnelle des problèmes.

COMMENT CLASSIFIER LES FAMILLES MONOPARENTALES?

En ordre de nombre décroissant, les FMP sont constituées quand

  1. un couple ayant été marié ou ayant cohabité se sépare, et qu’un des ex-conjoints se voit accorder la garde physique des enfants;
  2. une femme donne naissance à un enfant et ne vit ni avec le père ni avec un(e) autre conjoint(e); on parle alors de naissance non conjugale;
  3. un père ou une mère se retrouve seul(e) par veuvage;
  4. un(e) adulte célibataire (divorcé(e), jamais marié(e), ou veuf/veuve) adopte un enfant. Dans les statistiques officielles, ce cas est généralement compté parmi la catégorie (2) ci-dessus.

Statistique Canada établit annuellement le nombre estimatif des familles monoparentales et biparentales. Mais ces chiffres ponctuels ne racontent pas toute l’histoire, puisqu’une famille peut être monoparentale cette année et biparentale l’année prochaine, ou inversement. Si l’on s’intéresse à la situation familiale des enfants, on peut dire qu’un certain pourcentage d’enfants est né cette année dans une FMP, ou vit cette année dans une FMP; mais au cours de leurs années de dépendance, un pourcentage beaucoup plus élevé d’enfants vivra au moins un certain temps dans une famille monoparentale. Semblablement, bien qu’un certain nombre de femmes et d’hommes sont des parents seuls au cours d’une année donnée, un nombre beaucoup plus important le seront, à un moment donné, au cours des années où ils auront à domicile un enfant à charge. La classification des FMP est une tâche complexe, parce que même la répartition relativement claire présentée ci-dessous recèle des complexités rarement abordées dans les statistiques officielles.

Les familles monoparentales suite au divorce

Quand des parents divorcés se partagent la garde physique de leurs enfants, ceux-ci peuvent vivre, au cours du même mois, dans deux types de familles : dans une famille monoparentale d’une part, et, par exemple, dans une famille reconstituée par remariage ou par cohabitation d’autre part. À ce moment-là, l’enfant fait partie d’une famille reconstituée, qui sera comptabilisée parmi les familles biparentales. Mais pour les statisticiens, les couples remariés ne deviennent une famille reconstituée qu’à partir du moment où un enfant d’une union antérieure vit avec eux; un enfant ‘en visite’ ne sera généralement pas comptabilisé. Ainsi, moins d’enfants ne vivent exclusivement avec un seul de leurs parents divorcés que ne l’indiquent les statistiques, et il y a davantage de familles reconstituées que ne l’indiquent les statistiques, puisque la plupart des belles-mères n’ont pas à demeure, mais seulement ‘en visite’, l’enfant de leur conjoint avec la partenaire précedente.i

Mères seules ou mères en cohabitation?

Certains enfants naissent dans une unité de cohabitation qui se démantèlera peu après, alors que d’autres naissent d’une mère qui bientôt cohabitera brièvement avec son nouveau conjoint. Si les nouveaux-nés font l’unité d’analyse, ces situations peuvent s’équivaloir, mais il n’en demeure pas moins qu’elles seront comptabilisées sous deux rubriques différentes. Qui plus est, le cohabitant pourra offrir un soutien tout relatif à la femme en son rôle de mère, pourra jouer un rôle extrêmement modeste auprès de l’enfant, et pourra n’être que temporairement membre de l’unité familiale. Ainsi la distinction entre une famille ayant une mère comme unique chef d’une part, et une famille où cohabitent deux adultes d’autre part, devient plus floue. Ceci est d’autant plus juste si l’on choisit, comme unité d’analyse, la femme en tant que mère, ou encore son enfant. Ces distinctions ont des répercussions importantes pour les statisticiens, les chercheurs, les journalistes et les décisionnaires. Une autre complication réside en ce qu’un certain nombre de FMP sont ‘camouflées’ au sein de familles comportant trois générations, où un parent seul vit avec son ou ses enfants sous le toit de ses parents ou d’autres membres de la famille.

COMBIEN Y A-T-IL DE FAMILLES MONOPARENTALES?

En 2001, on comptait au Canada plus de 1,3 million de FMP, soit 16 % de toutes les familles ayant des enfants à charge (ce pourcentage s’élevait aux États-Unis à 27 %). Ventilés par province et par territoire, les pourcentages variaient de 14,4 % en Alberta à 25,7 % au Nunavut (Statistique Canada, 2002); d’autres FMP, vivant avec leur parenté, peuvent avoir été exclues de ce décompte.ii Si l’on choisit les enfants comme unité d’analyse, on peut ainsi dire qu’en 2001, 19 % des enfants au Canada et 28 % des enfants aux États-Unis vivaient dans une FMP, dans la plupart des cas avec une mère seule.iii Globalement, la majorité des FMP ont une femme, le plus souvent divorcée, pour chef de famille. Au Canada, 25 % ont une mère seule pour chef de famille suite à une naissance hors mariage, alors qu’aux États-Unis ce pourcentage s’élève à 35 %. Dans les deux pays, un très faible pourcentage de FMP ont un veuf ou une veuve pour chef de famille. Comme c’est aussi le cas aux États-Unis et dans de nombreux pays des Caraïbes, au Canada les enfants noirs âgés de 0 à 14 ans vivent plus souvent dans des FMP (46 %) que les autres enfants canadiens (Milano et Tran, 2004).

Les familles monoparentales ne constituent pas, contrairement à l’opinion générale, un phénomène récent (Lynn, 2003). Dans le passé, à cause d’une espérance de vie plus courte, un grand nombre d’enfants ont vécu au moins une partie de leur enfance dans une FMP à la suite de la mort d’un parent. Ce qui a changé depuis, c’est la composition de ces familles : dès les années 1970, la majorité des FMP avaient des parents divorcés, plutôt que veufs. Au cours des ans, le pourcentage de FMP non maritales a également augmenté.

QU’EST-CE QUI DISTINGUE LES FAMILLES MONOPARENTALES?

Les familles monoparentales se distinguent des familles biparentales, notamment de celles où les parents sont mariés, par leurs caractéristiques parentales, par leur situation économique et par le nombre de transitions familiales vécues.

Le sexe, l’âge et les conditions économiques

Les FMP sont sexospécifiques, en particulier celles dont le chef est un parent jamais marié. Alors que parmi les divorcés, de 10 à 12 % des pères sont chefs de famille, parmi les pères jamais mariés, ce pourcentage se réduit à presque zéro. Les parents de FMP sont en moyenne plus jeunes que ceux des familles biparentales—surtout dans le cas des FMP ayant pour chef une mère jamais mariée. Au fur et à mesure que l’âge moyen au premier mariage et à la première naissance s’est élevé au Canada, les enfants nés de parents mariés ont des parents plus âgés que les enfants nés de mères chefs de famille (Statistique Canada, 2005b). Et ces parents seuls possèdent moins d’acquis comme l’instruction post-secondaire, l’expérience de travail ou des revenus suffisant.

Certaines des caractéristiques économiques des FMP sont directement attribuables à leur structure sexospécifiques (Wu et Schimmele, 2003). Selon l’année en cause et la région, de 35 % à 65 % des FMP vivent sous le seuil de la pauvreté; ceci recouvre tant les familles qui sont pauvres pendant l’espace de quelques mois que d’autres qui le sont pendant plusieurs années. Ainsi de 35 % à 80 % des FMP sont pauvres à un moment ou un autre de leur parcours de vie. En 1997, au Canada, 56 % des FMP dirigées par une femme étaient pauvres, contre 24 % des FMP dirigées par un homme, et contre12 % des familles biparentales (Institut Vanier de la famille, 2002). Pour le Toronto métropolitain, le taux de pauvreté dans les FMP s’est élevé en 1999 à 52 %, et ce en dépit du fait que plus de parents seuls avaient un emploi que dans les années passées (Centraide, 2001). Les FMP ont également un taux plus élevé d’utilisation de l’assistance sociale. Au Canada, en 2003, le revenu médian des FMP se situait à 28 600 $, alors qu’il se situait à 62 600 $ pour les familles biparentales (Statistique Canada, 2005a).

Il y a, de plus, un nombre considérable de familles dirigées par une femme seule et qui, vivant dans la précarité, proches du seuil de la pauvreté, sont constamment à risque de tomber sous ce seuil, vu qu’il n’y a, au mieux, qu’un adulte libre de travailler, qui plus souvent qu’autrement ne ramène qu’un petit salaire, dans une situation où les pensions alimentaires sont insuffisantes ou même inexistantes. Si ce soutien de famille perd son travail ou devient incapable de travailler, la pauvreté surgit aussitôt. En 1997 au Canada, 55 % des mères seules d’enfants d’âge préscolaire détenaient un emploi, contre 69 % des mères mariées dans le même cas. Chez les hommes, 85 % des pères seuls (les enfants résidants étant généralement plus âgés) et 94 % des pères mariés détenaient un emploi. Ainsi, quand leurs enfants sont très jeunes, les mères seules sont le moins susceptibles d’avoir un emploi. Elles sont souvent elles-mêmes fort jeunes, détiennent moins de compétences monnayables et jouissent de moins de soutien financier destiné aux enfants que les mères mariées.

En raison de leurs salaires moins élevés et leurs taux de chômage plus élevés, les FMP ont rarement le luxe d’accumuler des ressources financières (des avoirs) suffisant à pallier une période de chômage ou de maladie, ou à faire vivre la mère au moment de sa retraite. Ainsi, au fur et à mesure que les cohortes actuelles de mères seules vieilliront, il convient de se préoccuper des taux de pauvreté élevés qui séviront à l’avenir dans leurs rangs. Non seulement n’auront-elles pas la sécurité financière au moment de leur retraite, mais elles ne pourront léguer aucune richesse financière à la génération suivante. Font exception à cette règle les FMP constituées par la mort d’un des parents. Ces familles ont davantage en commun avec les familles biparentales, puisqu’elles jouissent de prestations au survivant, d’assurances-vie, de régimes de retraite et d’avoirs accumulés, souvent sous forme d’accession à la propriété domiciliaire.

Il n’est donc pas étonnant que moins de FMP possèdent leur propre domicile. En conséquence, ils dépensent une part plus importante de leurs revenus mensuels sur l’hébergement, sous forme de loyer, que ne le font ceux qui sont propriétaires. Pollard et Mather (2001) évaluent que près de 50 % des locataires dépensent trop sur l’hébergement, ce qui les empêche de se procurer d’autres nécessités vitales comme la nourriture. De plus, de nombreuses FMP habitent des quartiers moins favorisés (Ambert, 2005b).

En termes d’une analyse de classes, on peut conclure que les familles sont en grande partie stratifiées selon leur situation matrimoniale. Les familles mariées sont géneralement en meilleure posture, suivies des familles de cohabitation et enfin des FMP. Les familles qui demeurent monoparentales tout au long de la jeunesse des enfants, ou pendant toute la vie de la mère, sont les plus défavorisées, surtout quand les mères ont un faible niveau d’instruction (McLanahan, 2004). Ainsi c’est parmi les FMP, et notamment les FMP de groupes minoritaires faisant l’objet de ségrégation, qu’on retrouve les membres les plus pauvres et les plus impuissants de notre société.

Les transitions familiales

Les FMP vivent davantage de modifications de leur structure familiale que les familles mariées biparentales. Par définition, les FMP nées du divorce ou de la séparation ont déjà vécu une transition, et la plupart d’entre elles verront une nouvelle restructuration de la famille par le biais de la cohabitation parentale ou du remariage. Les taux de dissolution étant très élevés parmi ces unions (surtout dans le cas de la cohabitation), ces familles sont susceptibles de vivre une transition structurale supplémentaire (Ambert, 2005a, c). Les FMP ayant à leur tête une mère jamais mariée sont moins susceptibles de vivre une transition maritale, mais sont plus susceptibles de vivre de multiples cohabitations et dissolutions (voir aussi Marcil-Gratton et al., 2003). Le Bourdais et al. (2000) estiment que les enfants québécois et les autres enfants du Canada dont les parents vivent en union libre ont, respectivement, trois et quatre fois plus de chances de vivre une séparation parentale que ceux dont les parents sont mariés.

Les FMP sont également plus susceptibles de vivre des modifications de la composition de leur ménage, à savoir leurs grands-parents, leurs oncles ou tantes et les amis de leur mère qui emménagent avec eux ou avec qui ils emménagent (Allan et al., 2004). Par le fait même, les FMP sont plus susceptibles de vivre des variations de leurs conditions de vie matérielles au fur et à mesure que des soutiens de famille s’ajoutent ou se retranchent, augmentant puis diminuant le revenu total du ménage. Ces familles sont pour la même raison plus enclines à déménager en réponse à ces transitions structurales, et aussi parce que la plupart de ces familles sont locataires et non propriétaires quand les enfants sont jeunes.

LA MONOPARENTALITÉ SELON L’ÂGE DES MÈRES

Les naissances planifiées et les adoptions, chez les femmes seules dans la tranche d’âge de 30 à 45 ans, deviennent plus communes; ces femmes jouissent, en règle générale, de la sécurité financière et d’un groupe de soutien, et leurs enfants sont peu à risque de développer des problèmes. En fait, Menaghan et Parcel (1995) ont découvert que les mères seules occupant un emploi bien rémunéré assurent à leurs enfants un milieu familial qui équivaut à celui offert par des familles biparentales en situation comparable.

Parmi les mères seules, ces femmes bien rémunérées font malheureusement exception : il s’agit de femmes qui ont mis eu leur premier enfant tardivement et ont eu le temps d’accumuler un capital tant social que financier. Ce texte autobiographique d’une étudiante partie à l’étranger pour adopter deux fillettes ayant environ le même âge illustre bien ce phénomène :iv

Je vis actuellement l’époque la plus heureuse de ma vie [vers 35 ans]. Tout est parfait. Je suis retournée aux études; je termine les prérequis pour m’inscrire à la maîtrise. Comme je l’ai dit, j’ai hérité à la mort de ma grand’tante d’une somme considérable; c’est ce qui m’a permis de réaliser enfin le rêve de ma vie qui était d’avoir des enfants. J’avais tout planifié, et tout se passe comme un charme, en dépit des inquiétudes de chacun; on me prévenait que ce serait très difficile; les foutaises habituelles, quoi. J’ai une garderie idéale, et une dame âgée, très aimable, garde les enfants lors de mes rares sorties. Je n’ai même pas à demander quoi que ce soit à mes parents; je suis certaine qu’ils l’appréhendaient; voyant cela, ils m’offrent aujourd’hui spontanément leur aide… Certes, les filles pleurent parfois, ce qui est bien naturel; mais comme j’étais bien prête et que je les voulais tellement, pour moi, c’est comme de vivre dans un rêve.

La mère seule plus âgée qui aura planifié la naissance ou l’adoption se heurtera à moins de complications familiales d’ordre structurel que ne le feront les couples, pour la simple et bonne raison que sa structure familiale sera moins complexe : elle constitue l’entier du sous-système parental, et n’a donc pas à partager son rôle parental. Elle pourra donc subir à un degré moindre que les couples la pression interne, alors que par ailleurs les pressions externes sur les ‘frontières’ familiales peuvent être plus intenses. Cette mère pourra cependant accueillir ces ‘pressions’, quand elles ont pour effet de lui porter une aide objective et un soutien social. Grâce à son âge et sa maturité psychologique, ses enfants seront moins susceptibles de vivre des transitions structurelles pénibles.

À l’autre extrémité du spectre se situe la monoparentalité adolescente. Au cours des années 1950, le taux de natalité chez les adolescentes était très élevé, puisque les femmes se mariaient alors plus jeunes : la plupart des grossesses chez les adolescentes étaient le fait de jeunes femmes mariées, bien que la conception se produisait souvent avant le mariage; ainsi on avait affaire à des ‘mariages forcés’. Ces unions étaient souvent plus fragiles, ce qui demeure vrai aujourd’hui. Mais la monoparentalité adolescente n’a jamais compté pour plus de 20 % du total des naissances hors mariage au Canada, contre 33 % aux États-Unis. Dans les deux pays, environ 80 % de toutes les adolescentes accouchées aujourd’hui sont célibataires, contre environ 25 % en 1974.v Le taux actuel de monoparentalité adolescente est deux fois plus élevé aux États-Unis qu’au Canada. Au Canada en l’an 2000, le taux global de natalité chez les adolescentes avait chuté pour atteindre 17,3 pour 1 000, chez les femmes âgées de 15 à 19 ans. Aux États-Unis, ce taux se chiffrait à 45,9 en 2001, contre 59,9 en 1990.

Cette glissade a été attribuée au recul global de la fertilité dans tous les groupes d’âge (Statistique Canada, 2004); attribué aussi au fait, chez certains adolescents, de remettre à plus tard l’expérience sexuelle, surtout aux États-Unis où l’âge au premier rapport sexuel a augmenté; à un meilleur usage de la contraception, et enfin au fait qu’au Canada en 2001, un peu plus de la moitié des grossesses adolescentes ont été interrompues par un avortement (Dryburgh, 2002).

La fertilité masculine, enjeu tout aussi important que celle des femmes, demeure un sujet négligé (Kaufman, 1999). Les rares études relatives à la paternité desjeunes hommes jamais mariés mettent deux choses en évidence. D’abord que se produit chez eux un processus de sélection analogue à celui qu’on voit chez les jeunes mères : ces pères sont plus souvent au chômage ou dans des emplois mal rémunérés, et sont moins instruits que les pères qui ont leur premier enfant après le mariage (Hardy et al., 1998), Nombreux sont ceux dont l’enfance fut marquée d’agressivité et d’autres troubles du comportement (Capaldi et al., 1996); et ils sont plus susceptibles d’avoir des pairs déviants que les jeunes hommes qui ne deviennent pas pères (Fagot et al., 1998). En second lieu, soit par processus de sélection, soit comme résultante de la monoparentalité masculine, ces jeunes hommes seront, plus tard, plus susceptibles de cohabiter que de se marier, et même ceux qui se marieront auront tendance à moins bien réussir économiquement que les hommes qui n’entreprennent d’être pères qu’après leur mariage (Nock, 1998).

En d’autres mots, à la fois par sélection et comme conséquence de la monoparentalité masculine, les jeunes pères seuls sont semblables aux jeunes mères seules : tous deux ont un statut socioéconomique modeste et sont, démesurément, eux-mêmes issus de FMP (Smith et Joe, 1994). Les jeunes hommes déjà investis dans des études supérieures ou dans le marché du travail prennent moins de risques procréatifs, pour la simple raison qu’ils ont plus à perdre à se charger de la responsabilité financière d’un enfant avant d’avoir atteint leurs objectifs financiers. Il en va de même, comme nous le verrons, pour les femmes. Le sociologue Nock (1998:261-262) propose que la paternité prémaritale comporte un ensemble de croyances et d’attitudes « incompatibles avec les exigences du marché du travail. Les pères non mariés sont susceptibles de s’associer à des pairs qui soutiennent et renforcent leurs croyances. » Ces mêmes attitudes peuvent être incompatibles aussi avec le modèle socialement accepté d’un mariage réussi, et ainsi même quand ils se marient, la situation de ces hommes « n’atténue pas sensiblement les effets de la paternité prémaritale. »

Ce point de vue rejoint celui de Elijah Anderson (1990), qui suggère que les jeunes hommes économiquement défavorisés voudront s’attacher des femmes afin de démontrer leur masculinité—quoique, en vérité, ce phénomène se manifeste dans toutes les classes sociales. Les jeunes femmes peuvent se prêter à l’activité sexuelle en conséquence de manœuvres masculines, ou de fausses promesses (Anderson, 1993). L’engagement d’un jeune père est souvent plus intense quand l’enfant est poupon, en partie à cause du statut social rattaché, pour certains, au fait de devenir père, notamment parmi la jeunesse défavorisée. Certaines de ces observations théoriques, et d’autres qui figuraient plus tôt, se manifestent dans l’autobiographique de cette jeune femme, qui parle ici de son frère célibataire âgé de 20 ans, qui a trois enfants de trois « mères à bébé » différentes :

Un de mes problèmes [c’est que] c’est difficile pour moi d’étudier et de lire, à la maison, parce que c’est trop bruyant… Mon frère, il a toujours ses amis à la maison… et c’est pas des anges, ces types… Je veux me sortir de cette vie, parce que ces gars, ils n’ont aucun respect pour leurs mères à bébé. Ils les traitent comme des couches jetables : leurs chiennes, leurs salopes, comme ils disent. (Pardon). Ils trouvent très cool d’avoir ces enfants, mais est-ce qu’ils s’en occupent? Jamais de la vie. Des fois, les mères à bébé viennent nous voir. Je sais pas, enfin, elles me font pitié : elles n’ont que 15 ans, 17 ans, elles n’ont pas de vie, quoi, mais elles pensent que c’est moi qui n’ai pas de vie parce que je suis toujours là, avec mes livres… Ouais, ma mère n’y peut rien, qu’est-ce qu’elle pourrait dire, on a chacun des pères différents, deux ici, deux en Jamaïque… Ouais, je veux une vie meilleure. J’aime ma famille, mais ils me feront pas sombrer avec eux. Je bosse pour m’en sortir.

Bien que la mère soit adolescente, le père ne l’est pas forcément. Plus il est âgé, moins il sera susceptible d’avoir de contacts avec son enfant, dans certains cas parce qu’il a des enfants par ailleurs, comme dans le cas ci-dessus. La plupart d’entre eux ne fournissent aucun soutien. Il faut se rappeler que le mot ‘soutien’ utilisé par les chercheurs est interprété, par les jeunes femmes qui répondent à cette question, comme signifiant ‘argent’. Cependant de nombreuses mères s’entendent pour dire que certains pères offrent une aide en fournissant des jouets, des couches, ou d’autres nécessités (Edin et Lein, 1997b). Les pères plus instruits, détenant au moins un diplôme du secondaire, fournissent un plus grand soutien, mais n’ont guère plus de contacts avec leur enfant (Rangarajan et Gleason, 1998).

QUELLES SONT LES CAUSES DES FAMILLES MONOPARENTALES?

Les facteurs ayant contribué à la progression générale, depuis la fin des années 1950, du nombre des FMP au Canada, aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux sont multiples et interreliés. Ces mêmes facteurs ont contribué aussi au maintien de taux élevés de FMP, quoique ces taux aient décliné sensiblement depuis 1995.

Causes structurelles

La pauvreté constitue une cause majeure des FMP ayant une femme non mariée comme chef de famille. Quoiqu’il existe de nombreuses exceptions, plus de la moitié des femmes qui élèvent seules leurs enfants non seulement créent la pauvreté (comme le fait aussi le père de ces enfants), elles sont aussi issues de la pauvreté. Au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle socioéconomique, le nombre de naissances chez les adolescentes et jeunes femmes adultes célibataires grimpe sensiblement (Morris et al., 1996). Ainsi les enfants élevés dans la pauvreté sont beaucoup plus susceptibles d’élever hors mariage des enfants, ou de devenir des parents seuls pour cause de divorce.

Du point de vue d’une jeune femme pauvre, il est sensé, du moins à court terme, d’avoir un enfant hors mariage, puisqu’il y a peu d’hommes qui pourraient l’épouser et faire vivre son enfant, surtout si elle est noire (Coley et Chase-Lansdale, 1998). Les adolescentes défavorisées qui ont des attentes modestes en matière d’éducation ou de vie professionnelle peuvent se dire qu’elles ont peu à perdre à avoir des relations sexuelles sans se protéger de la grossesse (Furstenberg, 1992). Cette attitude se manifeste dans le texte de cette étudiante :

J’ai 28 ans, et j’ai eu mon fils à 16 ans. À l’époque j’en avais assez de l’école,[ j’en avais assez] de ma mère; je n’avais pas envie de travailler; et je croyais que ce serait amusant d’avoir un bébé. Je n’ai pas spécialement cherché à en avoir un, mais je n’ai pris aucune précaution contre… Ça n’a certainement pas été le jardin de roses dont je rêvais… Je dépendais de l’assistance sociale pendant des années… et je m’ennuyais. Je suis retournée aux études à 23 ans, et ça a été assez pénible. [Quand elle dit ‘pénible’, elle ne parle pas que des difficultés financières, mais aussi du fait que l’absence de discipline qui a marqué son adolescence l’a mal préparée au travail nécessaire pour terminer l’école secondaire et se préparer à l’université. Son groupe d’amies, composé d’autres mères jeunes et aussi défavorisées qu’elle, la maintenait hors du courant social général, même en termes du développement de son vocabulaire.]

En revanche, et qu’ils soient ou non pauvres, les jeunes qui poursuivent leurs études et peuvent raisonnablement espérer obtenir un emploi convenable après leur formation post-secondaire sont en règle générale motivés à éviter une grossesse précoce. Comme le formulaient Devine et Wright (1993:139) » en un mot, pour la plupart des jeunes filles de classe moyenne, le fait d’avoir un bébé représente une pente raide vers la mobilité descendante. « Ceci est d’autant plus vrai maintenant depuis que la plupart des femmes retardent le premier enfant jusqu’à ce qu’elles atteignent la fin de la vingtaine, ou même la trentaine.

Fernandez-Kelly (1995) signale que pour beaucoup de femmes jeunes et défavorisées, l’unique accès à un statut social passe par la maternité, qui devient ainsi pour elles une importante source de satisfaction (Cohler et Musick, 1996). Dans un tel contexte, la maternité, quoique souvent non planifiée, s’ensuit facilement, et est certes source de gratifications affectives, et au moins à court terme, de gratifications sociales. La jeune femme se dote de quelqu’un qu’elle peut aimer, s’attire souvent beaucoup d’attention de la part de sa famille, et devient à court terme un centre d’intérêt pour ses camarades. Stephanie Coontz (2000:294) formule ainsi la situation : « Ce qui constituerait, pour une jeune fille qui a des perspectives prometteuses d’instruction et d’emploi, un comportement sexuel à risque peut représenter, pour une jeune fille dotée de moins d’options, une stratégie raisonnable au chapitre des relations de pouvoir fondées sur la race, la classe et le sexe, même si à long terme, ce choix peut tendre à intensifier son absence de pouvoir. »

Si l’on se penche sur l’enfant comme unité d’analyse, cependant, ce choix peut signifier la pauvreté dès la naissance, ou du moins un risque élevé de tomber assez tôt dans la pauvreté. Et même si sa mère s’extrait de la pauvreté quelques années plus tard, il demeure que cet enfant aura vécu sa petite enfance dans la pauvreté. On sait pertinemment que la pauvreté vécue en bas âge est fort préjudiciable aux perspectives éducatives et professionnelles d’un enfant (Caspi et al., 1998; Duncan et al., 1998). Qui plus est, une fois qu’une jeune femme déjà défavorisée a un enfant, cette situation ne fait que faire durer, ou même perdurer, sa pauvreté; et ses chances de se marier un jour diminuent. (Bennett et al., 1995). Gottschalk et Danziger (1993) calculent que si le taux de familles dirigées par une femme, en comparaison avec les familles biparentales, s’était maintenu au taux plus bas qui avait cours en 1960, le taux de pauvreté serait aux États-Unis de 33 % inférieur chez les Noirs, et de 20 % inférieur chez les Blancs.

Parmi les causes structurelles connexes, on compte la discrimination raciale, quand celle-ci a pour résultat qu’un groupe minoritaire est privé de l’égalité des chances en matière de logement, d’instruction et d’emploi, comme c’est le cas pour les Noirs aux USA et pour les Premières Nations tant au Canada qu’aux USA. Cette exclusion, en matière d’égalité des chances, a pour effets à la fois la pauvreté et le confinement dans des quartiers qui comptent une majorité de familles pauvres et de familles dirigées par des femmes (Ambert, 2001a). Et enfin, les politiques sociales qui limitent l’aide apportée aux familles déjà pauvres, sous forme de subventions de garderies, de subventions au logement décent et à une alimentation saine, contribuent à la transmission intergénérationnelle de FMP.

Causes culturelles

La pauvreté, la discrimination, la ségrégation, et une absence de politiques sociales qui serviraient de soutien aux petits salariés constituent les causes structurelles ou systémiques des FMP. Mais s’agit-il de causes suffisantes? Nullement. Il y a moins de cinquante ans, les pauvres étaient moins susceptibles qu’ils ne le sont aujourd’hui de fonder une FMP. S’il est vrai qu’elle constitue l’une des causes des FMP, la pauvreté n’est ni une cause suffisante ni une cause nécessaire : tous les pauvres ne vivent pas en FMP, et les riches (surtout ‘les gens riches et célèbres’) se retrouvent aussi dans des FMP par le biais du divorce, et parfois par le biais de la monoparentalité intentionnelle.

C’est pourquoi nous sommes appelés à nous pencher sur le domaine des valeurs, des croyances et de la moralité, si l’on veut compléter ce modèle explicatif. La tendance vers l’individualisme qui est née il y a plus de deux siècles a mis l’accent sur les droits plutôt que sur les devoirs. Cette emphase doit être interprété dans le contexte de plusieurs siècles durant lesquelles, à l’échelle de la planète, la majorité de la population était mis au service de minorités détenant le pouvoir, et se voyait ainsi privé du droit à l’autodétermination. Cette emphase sur les droits étaient donc une réaction bien naturelle à l’absence de pouvoir et visait à équilibrer la situation sociopolitique qui avait cours. Cependant depuis lors, le pendule est peut-être allé trop loin en sens inverse; il est peut-être temps de resituer les droits à l’intérieur d’un cadre de responsabilités.

L’individualisme s’est aujourd’hui doublé d’une idéologie de la gratification, notamment sexuelle et psychologique, qui encourage les gens à rechercher ce qui leur apportera le plaisir et la satisfaction personnelle. Il s’en est ensuivi que les mentalités des hommes et des femmes, en matière de sexualité et de leur potentiel procréatif, s’en sont modifiées d’autant, et se sont axées sur la gratification plutôt que sur la responsabilité. Depuis les années 1970, et de manière croissante depuis lors, on s’est mis à voir la procréation comme étant distincte du mariage. En dépit du fait qu’une majorité de gens sont d’accord pour dire que le mariage constitue un meilleur environnement pour les enfants, un nombre toujours croissant acceptent que les enfants naissent à des couples en cohabitation ou à des parents seuls (Thornton et Young-DeMarco, 2001). La stigmatisation morale jadis accolée à la ‘fille-mère’ est, du moins en Occident, chose du passé.

Au même titre que ces tendances culturelles, s’est intégré à nos mœrs le droit des femmes, mariées ou non, de porter des enfants et le droit de chacun, homme ou femme, de se reproduire, y compris les personnes très dysfonctionnelles, notamment les criminels récidivistes, sans que ne s’attache aux enfants une désapprobation sociale particulière, mais, il faut le dire aussi, sans que la société n’offre de soutien particulier à ces enfants. Ce phénomène culturel s’est encore accentué quand les agences chargées du bien-être des enfants se sont mises à encourager les jeunes femmes seules à créer un lien intime avec leur poupon et à garder l’enfant—qu’elle soit apte ou non à l’élever—en leur présentant cela comme un droit. Cette politique persiste, même dans les cas où le poupon jouirait clairement d’un environnement familial plus sain s’il était placé en adoption.

Peu importe qu’on soit plutôt libéral ou plutôt conservateur : le fait demeure que nos valeurs, notre philosophie de vie, et notre culture globale se sont beaucoup modifiées, en matière de la sexualité et de la naissance hors mariage, ainsi que de la reproduction par des personnes qui ne peuvent (indépendamment de leur état matrimonial) être de bons parents. L’on n’a qu’à regarder les émissions télévisées pour constater ces changements de mentalité. On peut affirmer qu’aujourd’hui, les barrières culturelles qui jadis décourageaient dans diverses circonstances la naissance ont été levées, y inclus la naissance à une mère célibataire.

Pour résumer, c’est l’effet conjoint de ces facteurs structurels et culturels qui ont contribué à l’augmentation du nombre de FMP.

Y A-T-IL DES CAUSES SPÉCIFIQUES DE LA MATERNITÉ ADOLESCENTE HORS MARIAGE?

Oui, il en est, quoique les causes à l’origine des naissances hors mariage en général s’appliquent ici aussi. Parmi les causes spécifiques aux naissances hors mariage à des adolescentes, on compte la présence d’une fratrie sexuellement active, la sexualité sous contrainte et la sexualité précoce, les carences parentales et, comme nous le verrons aussi, des caractéristiques antisociales chez les adolescents.

Une fratrie sexuellement active

Chez les adolescents, l’influence des frères et sœurs aînés est très importante. Une grossesse, tout comme un mariage, représente en règle générale pour la famille un grand événement, et dans les deux cas, les plus jeunes se voient présenter un exemple concret à suivre ou à éviter. Widmer (1997) affirme que le comportement des frères et sœurs plus âgés aura une influence sur le choix du moment de la première relation sexuelle de leurs cadets. Les adolescentes tendent à être plus sexuellement actives quand elles ont une sœur aînée non mariée sexuellement active ou mère d’enfants, et des camarades qui en font autant, et ce, même quand on tient compte d’autres variables familiales comme le degré d’instruction (East et al., 1993; Powers et Hsueh, 1997).

East (1999) conclut qu’une naissance à une adolescente peut rendre plus difficile pour la mère de celle-ci la surveillance de ses enfants plus jeunes, parce que cette naissance augmente les charges de travail de cette nouvelle grand-mère. Elle peut aussi devenir fataliste et accepter d’avance que ses autres adolescentes en feront autant. De plus, l’attention qu’elle consacre à la nouvelle mère pourra servir d’encouragement aux autres, ainsi que le formule une étudiante sérieuse qui choisit consciemment d’en faire un contre-exemple (East et Jacobson, 2000) :

Ma sœur a eu son premier enfant à 15 ans, son deuxième à 16 ans et son troisième à 18. Elle ‘adore’ les bébés mais c’est toujours nous qui les avons soignés, et elle vit aujourd’hui dans notre sous-sol. Je lui en veux, parce que souvent quand j’ai une dissertation à rédiger je dois lui servir de gardienne. Et à présent, ô surprise, la petite amie de mon frère, qui n’a que 17 ans, est enceinte. Ma mère n’aurait jamais dû établir un précédent en aidant ma sœur aînée.

L’influence des frères peut être plus déterminante encore sur le moment de la première relation sexuelle; quand les frères aînés pratiquent soit l’abstinence sexuelle, soit une sexualité responsable, leurs comportements peuvent renforcer le discours parental sur la retenue sexuelle en les validant par l’exemple aux yeux de leurs cadets; cependant East et al. (1993) soulignent que cet exemple fraternel a moins d’influence que les attitudes et enseignements des parents à ce sujet. Néanmoins dans les familles pauvres, et notamment celles dont le chef est un parent seul, des adolescents très proches en âge peuvent rendre plus difficile l’exercice de l’autorité et de l’influence parentales.

La sexualité sous contrainte et la précocité sexuelle

La sexualité sous contrainte constitue chez les adolescents un grave problème. Au moins 20 % des mères adolescentes ont vécu un rapport sexuel forcé; ce chiffre dépasse les 50 % chez celles qui sont devenues sexuellement actives avant l’âge de 15 ans. Le U.S. National Survey of Family Growth (enquête nationale sur la croissance des familles) de 1995 a demandé, aux 10 847 femmes de l’échantillon âgées de 15 à 44 ans, si leur premier rapport sexuel avait été volontaire. Parmi les femmes qui avaient 13 ans ou moins au moment de leur premier rapport sexuel, 24 % affirmaient qu’il avait été non volontaire, alors que parmi les femmes âgées de 19 à 24 ans au premier rapport sexuel, ce chiffre baissait à 10 % (Abma et al., 1998). Et, plus grand était l’écart d’âge entre la jeune personne et son partenaire sexuel, plus important était le degré de coercition. Il est donc clair qu’une partie des mères adolescentes ont été mises en chemin vers une maternité précoce par une violence sexuelle à l’égard des enfants dont elles ont été victimes.

Ces agressions mises à part, c’est une maturation sexuelle et une sexualité précoces qui affichent la plus forte corrélation avec une grossesse très précoce. Il apparaît que les filles sexuellement précoces sont de cinq à six fois plus susceptibles de vivre une grossesse adolescente que celles qui sont victimes de violences sexuelles (Roosa et al., 1997). Une excellente (quoique fort malheureuse) étudiante explique ainsi le phénomène :

Ce que j’ai vécu de plus pénible, à date… c’est d’avoir développé des formes de femme à douze ans, alors que toutes mes amies étaient encore plates comme des planches à repasser. Mes amies se détournaient de moi parce que les garçons plus âgés me remarquaient; elles me traitaient de tous les noms (salope, vache). Il me fallait me sentir validée par quelqu’un, et pour faire une histoire courte je suis devenue révoltée à la maison, j’ai commencé à faire l’école buissonnière pour passer du temps avec ces types plus âgés, et très vite je suis tombée dans une sexualité qui me dépassait; j’aimais beaucoup l’attention que ça me procurait… ces hommes m’exploitaient, c’est sûr… puis je suis devenue enceinte, mais j’ai fait une fausse couche avant de m’en apercevoir; et puis une autre grossesse, et j’ai accouché à 14 ans. Le pire était encore à venir, parce que j’ai gardé cet enfant… je mentais sur mon âge… Je raconterai en réponse à une autre question comment je me suis retrouvée vivant sur la rue, puis dans un refuge, puis dans un petit appartement, seule avec Nelly. Je ne savais pas comment m’occuper d’elle, et j’étais encore prisonnière de mes activités sexuelles qui me servaient de validation, ce qui a fait que j’ai négligé Nelly qui a attrapé une maladie grave et est morte faute de traitement. [L’adolescente a été plus tard réunie avec ses parents, qui étaient partis à sa recherche sans recevoir ni collaboration ni même sympathie de la part du bureau de protection de l’enfance.]

Les carences parentales

Woodward et al. (2001) ont découvert que les filles les plus à risque pour une grossesse adolescente présentent un profil de maturation sexuelle précoce en conjonction avec des problèmes de comportement et une enfance vécue auprès d’une mère seule qui elle aussi était jeune à la naissance de son premier enfant. On peut également se poser des questions touchant les préadolescentes et les adolescentes dont les mères sont manifestement sexuellement actives avec différents hommes dans le domicile familial. Les enfants pourront imiter cet exemple et se mettre ainsi à risque d’une grossesse précoce.

On s’entend pour dire que le manque de surveillance parentale constitue un facteur causal d’activités sexuelles précoces des adolescents, comme il l’est aussi de la délinquance, et notamment de la délinquance grave, ainsi que d’autres troubles du comportement (Patterson et al., 1992). Des indices nous disent aussi que les parents seuls ont plus de mal à surveiller leurs enfants (Fischer, 1993), ce qui contribuerait à expliquer en partie la transmission intergénérationnelle de la monoparentalité, comme l’indique la description suivante, rédigée par une étudiante :

Ce qui me rendait si malheureuse, entre 10 et 14 ans, c’est la bataille que j’ai menée avec ma conscience, au sujet de ma mère [qui a eu à 18 ans son premier enfant, hors mariage]. Je l’aimais, mais ne lui accordais ni respect ni obéissance, et mon frère non plus. On avait de grandes gueules et on savait qu’on pouvait faire à notre tête, parce qu’elle n’y pouvait rien, elle, seule avec nous… Deux fois je suis tombée enceinte, et j’ai avorté deux fois avant même d’avoir 17 ans. Je me sentais coupable à l’égard de ma mère, mais je voulais m’amuser… Mon frère a eu des bébés… a fait de la prison… À 18 ans je me suis enfin prise en charge, probablement parce que ma mère était une femme droite, qui travaillait fort et voulait que je m’instruise. Je voulais mériter le respect auquel elle n’avait jamais eu droit. Je vous le dit que, je ne serai pas mère célibataire.

D’une part, le manque de structure et de surveillance parentale offre aux adolescents davantage de possibilités en matière d’activité sexuelle pouvant mener à une grossesse, ainsi qu’en matière de délinquance et d’échec scolaire, surtout dans les cas où les adolescents sont sans surveillance adulte, que ce soit au foyer, chez des amis ou ailleurs. On peut citer en exemple le fait que les actes délinquants qui sont connus des services de polices sont à leur sommet entre l’heure de la sortie scolaire et l’heure où les parents reviennent du travail. Il serait important de savoir en quel lieu, et à quelles heures de la journée, les adolescents ont des rapports sexuels.

Et d’autre part, il est vrai également que dans nos sociétés, les parents ne peuvent surveiller que les enfants qui coopèrent avec eux en matière d’activités extérieures au foyer (Ambert, 2001b). Ceci est clairement illustré par les deux étudiantes cités ci-dessus. Comme le soulignent Stattin et Kerr (2000:1083), « les tentatives bien intentionnées des parents qui cherchent à se tenir au courant des activités de leurs enfants dépendent de la bonne volonté des enfants à révéler ce qu’ils font, où ils vont et qui ils fréquentent. »

QUELLES CONSÉQUENCES VIVENT
LES ENFANTS ÉLEVÉS EN FMP?

En bref, les effets sur les enfants varieront énormément, selon les données suivantes :

  • les caractéristiques de la mère : revenus, niveau d’instruction, santé mentale, conformité sociale, soutien social;
  • les compétences parentales : chaleur, engagement, surveillance;
  • les caractéristiques de l’enfant : poids à la naissance, état de santé, aptitudes, tempérament;
  • les caractéristiques du père, sa contribution, et sa relation avec la mère.

Avant de dresser la liste des éventuelles répercussions négatives, il convient de poser plusieurs bémols. D’abord, les recherches ayant surtout été axées sur les aspects déficitaires, sans documenter les éventuelles forces particulières aux enfants élevés dans des FMP, nous sommes contraints de nous concentrer sur les effets négatifs, qui sont malheureusement nombreux, si l’on se penche sur les moyennes. Ensuite, il y a une grave lacune au chapitre de recherches axées sur le vécu et le senti quotidien des enfants vivant dans une FMP, sur leurs points de vue et leurs rêves, quoique des exceptions existent à la rubrique des enfants du divorce (Smart et al., 2001). En d’autres mots, nous savons bien peu sur le niveau de joie ou de détresse vécu par ces enfants, sur leurs épreuves, leurs triomphes et leurs défaites au quotidien.

Enfin, les conséquences peuvent varier selon les circonstances d’entrée des enfants dans une FMP et sur la durée de l’expérience : certains enfants ont toujours vécu dans cette situation, d’autres sont nés d’une mère seule qui a ensuite cohabité puis est redevenue seule, d’autres encore ont connu la dissolution du mariage de leurs parents.

Conséquences généralesvi

On peut dire en condensé qu’en moyenne, ces enfants sont plus susceptibles que les enfants vivant avec leurs deux parents :

  • d’afficher des problèmes de comportement dont l’hyperactivité, l’agressivité, la provocation et l’hostilité;
  • de devenir des jeunes délinquants;
  • de moins bien réussir à l’école, de devoir reprendre une année scolaire, et de rester moins longtemps aux études;
  • d’avoir des problèmes relationnels causés en partie par leurs problèmes de comportement.

Plus tard, les adultes ayant vécu en FMP une partie de leur enfance sont plus susceptibles :

  • d’avoir un enfant hors mariage, en particulier pendant l’adolescence;
  • d’avoir atteint un niveau d’instruction moins élevé;
  • d’être au chômage et de moins bien réussir, économiquement parlant;
  • d’avoir un casier judiciaire pour délits violents et infractions graves contre la propriété;
  • d’avoir des problèmes conjugaux, et de divorcer.

Ainsi, les enfants de FMP vivent beaucoup plus de problèmes liés au comportement et à l’éducation que les enfants de familles biparentales, quoique font exception les familles en situation de veuvage. En moyenne, le profil d’enfants issus de FMP est assez semblable à celui d’enfants qui ont vécu leur enfance dans la pauvreté, en milieu défavorisé. Cette similitude est attribuable à des taux de pauvreté élevés, parmi les FMP, en particulier celles qui sont dirigées par une femme, et est donc tributaire des effets négatifs de la pauvreté sur les enfants (Duncan et al., 1998; Evans, 2004; McLoyd, 1998). Dans ce contexte, il convient de signaler qu’un nombre démesuré de jeunes contrevenants ou criminels incarcérés sont issus de familles monoparentales défavorisées (Harper et McLanahan, 1998).

Ces enfants sont aussi plus à risque de subir des agressions psychologiques, physiques ou sexuelles, et d’être victimes de négligence. Lors d’une intervention clinique auprès de 50 adolescentes victimes de violence sexuelle, dans 16 % des cas le père était l’agresseur, alors que dans 32 % des cas le beau-père ou l’amant de la mère était en cause (Morrison et Clavenna-Valleroy, 1998). Les enfants de familles à faible revenu sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de violence sexuelle (Hollingsworth, 1998). Ils font l’objet de moins de surveillance et ainsi sont plus susceptibles d’être victimisés. La présence d’hommes adultes qui sont de passage, et le surpeuplement du logement, contribuent aussi à expliquer cette différence de taux d’exploitation sexuelle d’enfants selon la classe sociale et l’état matrimonial des parents.

Cela dit, quand la mère dispose d’un bon revenu, le développement de son enfant est semblable à celui d’un enfant en situation comparable mais dont la mère vit maritalement. Qui plus est, quand on tient compte de la santé mentale de la mère, les effets négatifs de la monoparentalité sur les comportements des enfants diminuent de façon significative (Carlson et Corcoran, 2001). Amato et Fowler (2002) ont découvert que des pratiques parentales positives telles que le soutien, la surveillance et l’absence de pratiques éducatives trop sévères constituent des variables explicatives importantes des résultats des enfants, et ce pour tous les types de structures familiales. Cependant ils ont également découvert que la surveillance parentale était encore plus importante au sein d’une FMP, ce qui reflète le fait qu’un seul parent est présent. Ainsi le niveau de vigilance exigé d’une mère seule doit être plus élevé que si elle vivait maritalement, ce qui, dans la vie contemporaine, représente une tâche difficile (Ambert, 2001b). Cela signifie que les exigences qui pèsent sur les mères seules sont plus élevées, alors qu’elles ont moins de ressources à leur disposition.

Une conséquence plus rare, mais dispendieuse : les familles d’accueil

Un autre risque encouru par un nombre modeste mais croissant d’enfants de familles monoparentales est d’être placé en famille d’accueil suite à une situation de violence ou de négligence dans leur famille d’origine. Jadis, quand la moralité exigeait que les enfants ne soient pas élevés par une mère qui avait ‘fauté’, ils étaient souvent confiés à des parents adoptifs. Mais avec l’apparition d’une mentalité morale parallèle voulant que le parent biologique détient un droit inhérent et que les mères doivent élever elles-mêmes leur enfantvii, l’adoption devint beaucoup plus rare.

Un dilemme rarement évoqué issu de cette situation a été la demande croissante pour les familles d’accueil et les foyers collectifs. Avec le nombre croissant d’enfants vivant en FMP, un nombre accru d’enfants, notamment ceux vivant des problèmes de pauvreté et de logement, souffraient de négligence et parfois de violence. Au fur et à mesure que diminuait la valeur accordée à l’adoption et qu’augmentait la pauvreté des mères seules, ainsi que l’admissibilité de leur statut monoparental, on a vu augmenter aussi la demande de parents de famille d’accueil, quoiqu’un certain nombre d’enfants en famille d’accueil soit issu de familles biparentales.

En 1999, près de 66 000 enfants canadiens vivaient en famille d’accueil ou en foyer collectif, dont au moins 20 000 seraient candidats à l’adoption (Ross, 2000; Institut Vanier de la famille, 2004). Aux États-Unis, plus de 550 000 enfants sont aujourd’hui en famille d’accueil, contre 200 000 dans les années 1980. Une étude menée en Ontario a découvert que 23 % des mères adolescentes avait vécu le décès ou le retrait de leur enfant alors qu’il était en bas âge.

Les enfants qui ont été placés en famille d’accueil ou en foyer collectif subissent généralement plus de répercussions négatives que les autres enfants, notamment au chapitre de la délinquance, de la santé mentale et de la criminalité adulte. Ces enfants, négligés ou exploités dans leur famille d’origine, subissent en plus une dislocation au moment du placement. Certains vivent des placements en série, et il arrive aussi qu’ils soient encore victimisés dans ces familles d’accueil. Nombre d’enfants, une fois plus âgés, se retrouvent seuls et sans groupe de soutien quand ils atteignent la maturité légale ou quand ils s’enfuient.

Comment expliquer les répercussions négatives?

Je me contenterai ici d’une brève réponse à cette question, puisque plusieurs sections du présent article ainsi que de mon article sur le divorce s’étendent sur ce sujet (Ambert, 2005a,b). La pauvreté, surtout quand elle devient multigénérationnelle, est l’une des explications premières des répercussions négatives de vivre en famille monoparentale (Côté et al., 2003). Comme le signalent Bradley et al. (2001), la vie quotidienne des enfants pauvres est très différente de celle des enfants dont les familles sont plus aisées. Cela se constate au chapitre de la qualité des environnements familial, scolaire et du voisinage, ainsi que dans l’accès aux ressources matérielles et sociales (Ambert, 2005b).

D’autres explications relèvent de l’immaturité, du manque d’instruction et même du manque de conformité sociale (déviance ou délinquance) d’un ou des deux parents. Des pratiques éducatives sévères jumelées à un manque de surveillance contribuent à accroître le risque de répercussions négatives pour ces enfants. L’instabilité de la vie conjugale du parent ayant la garde peut entraîner d’une part une insécurité considérable et des ajustements difficiles pour l’enfant, et d’autre part un danger de négligence à son égard. Les conflits parentaux dont les enfants sont l’objet (et parfois le témoin) constituent une source supplémentaire de répercussions négatives.

Enfin, dans certains cas des facteurs génétiques sont en jeu : des parents au comportement difficile transmettent à leurs enfants des prédispositions et des vulnérabilités. Au même moment, le tempérament instable de ces parents les conduit à user de pratiques éducatives néfastes (Ambert, 2001b, 2005b). Ainsi dans certaines FMP, les enfants portent le double fardeau des gènes : l’un qui s’exprime par leurs prédispositions héritées vers des comportements difficiles, et l’autre par des pratiques parentales lacunaires qui contribuent à exacerber leurs prédispositions négatives plutôt que de favoriser leurs dispositions positives.

LA MONOPARENTALITÉ A-T-ELLE DES RÉPERCUSSIONS PARTICULIÈRES CHEZ LES MÈRES ADOLESCENTES
ET LEURS FAMILLES?

Les répercussions se font souvent sentir chez les familles de ces mères adolescentes, notamment leurs mères et leurs enfants, aussi bien que chez ces jeunes mères elles-mêmes.

Répercussions sur les mères des mères adolescentes

Alors que l’Entre 30 et 50 % des mères adolescentes continuent à vivre dans leur famille d’origine jusqu’à deux ans après leur accouchement, ce qui force de nombreux accommodements au chapitre des installations de couchage et des charges de travail (East et Jacobson, 2000). Mais plus encore, quand elle devient mère, l’adolescente, surtout quand elle est la fille aînée, déclenche un enchaînement générationnel en créant une très jeune grand-mère, qui peut avoir de 27 à 35 ans, dans le cas assez répandu où les mères de ces nouvelles mères adolescentes avaient été elles-mêmes des mères adolescentes. L’adolescente crée peut-être même une jeune arrière-grand-mère, et ainsi de suite dans les générations antérieures (Burton et Bengtson, 1985). La famille devient marquée par ce qu’on peut appeler une condensation démographique, alors que dans le cas d’une nouvelle mère plus âgée, c’est l’inverse qui se produit (Milan et Hamm, 2003).

Une naissance précoce tendra à accélérer les étapes familiales et à entasser plusieurs générations de jeunes gens au sein d’une même famille; signalons qu’il s’agit souvent de jeunes personnes qui ont eu peu de temps à consacrer à leurs propres tâches développementales (Burton, 1996). Elles ont eu de même peu de temps pour accumuler des ressources sociales et matérielles qui pourraient profiter tant à la nouvelle génération qu’à la génération précédente (voir East et Jacobson, 2000). La situation contraire se produit, normalement, quand les adultes deviennent grands-parents à un âge plus avancé (Beaujot, 2004).

Répercussions sur les enfants d’adolescentes

Alors que l’enfant grandi, l’écart entre générations, c’est-à-dire entre l’enfant et sa mère, tend à devenir plus flou. La jeune mère devient souvent une sœur ou une camarade pour son enfant. À moins qu’un autre adulte n’adopte un rôle maternel auprès de l’enfant, celui-ci est privé du bienfait d’avoir un parent qui se conduit en adulte, qui occupe la position d’autorité morale, et qui peut servir de guide. Un enfant de 12 ans peut avoir une mère de 29 ans qui fréquente et est visiblement active sexuellement avec des hommes qui ne sont pas le père de l’enfant, et le père peut être lui-même immature. Dans de telles conditions, l’enfant peut devenir un camarade qui n’est ni surveillé ni guidé, ce qui entraîne un risque élevé de délinquance et de répétition intergénérationnelle de naissances hors mariage. Cet enfant mène une vie fort différente de celle d’un enfant vivant avec ses deux parents, ou de celle d’un enfant vivant avec une mère seule plus âgée, plus mature, financièrement autonome et dotée d’autorité.

Globalement, cependant, les incidences sur l’enfant d’avoir une mère adolescente sont assez semblables à celles qui sont vécues par l’enfant d’une mère seule plus âgée, ou d’une mère divorcée, surtout quand la pauvreté et l’assistance sociale suivent la naissance, ou même la précèdent (Ross et Roberts, 2002). Après tout, les mères adolescentes atteignent bientôt l’âge adulte. Il demeure que la maternité adolescente signifie souvent une amplification de ces risques pour l’enfant, étant donné qu’une majorité de ces bébés naissent de pères adolescents ou du moins très jeunes (Elo et al., 1999). Une majorité massive de parents adolescents sont pauvres et peu instruits, et n’ont pas encore acquis la maturité qui serait nécessaire pour s’occuper de petits enfants. En moyenne, les bébés nés de parents âgés de 12 à 19 ans sont plus à risque de souffrir de désavantages multiples, chaque désavantage cumulant l’autre.

La structure de la maternité adolescente contient en germe des désavantages, plutôt que des avantages. Il n’est pas facile, dans notre société, d’être à la fois adolescent, avec toutes les activités attenantes et les pressions exercées par les pairs, et mère, avec les activités et pressions attenantes à ce statut. L’adolescence est souvent synonyme de revendication des droits, d’accès à l’indépendance, et de poursuite du plaisir. La maternité, au contraire, est un appel à la responsabilité et à l’autodiscipline. Ainsi l’adolescence et la maternité peuvent entrer en conflit au détriment de l’adolescente, certes, mais surtout au détriment de l’enfant, comme l’explique cette étudiante adulte :

J’ai eu mon unique enfant dès mes 17 ans. Malgré le soutien considérable de ma mère, notre situation familiale est devenue précaire parce que j’étais trop jeune; je voyais mon fils comme une poupée que je pouvais laisser à la maison quand je sortais avec mes amis, ou alors je l’emportais avec moi à des heures impossibles. Et mes amis, comme vous pouvez l’imaginer, n’étaient pas très stables; et nous étions tous des décrocheurs. Le clou dans tout ça c’est que je n’ai pas tenu compte des besoins de mon fils : il n’avait pas de vie régulière et est devenu incontrôlable et hyperactif dès ses deux ans. Il n’était plus une poupée vivante et souvent je lui en voulais. Il a aujourd’hui 13 ans, et les problèmes semblent sans fin… Je n’ai pas de vie, à cause de lui…[mais] quand lui était petit, il n’avait pas non plus de vie, et pas de chance non plus, parce que j’étais une adolescente irresponsable qui ne cherchait qu’à s’amuser.

Les sociologues Entwisle et al. (1997:108) sont préoccupés par la possibilité que parce que « les parents adolescents ont eu à l’école plus de problèmes que les autres adolescents », leurs enfants pourraient eux aussi avoir des difficultés à s’ajuster : « les parents qui ont eu eux-mêmes des difficultés scolaires pourraient être incapables d’apprendre à leurs enfants un comportement sain à l’école », ou peuvent même provoquer des confrontations avec les professeurs. On peut postuler que le fait d’être parent adolescent peut entraîner aujourd’hui plus de répercussions négatives pour la mère et l’enfant qu’il y a dix ans (Coley et Chase-Lansdale, 1998) : les exigences d’un marché du travail technologique sont plus élevées et nécessitent le développement de compétences plus complexes que par le passé. Être une mère jeune entrave, le plus souvent, l’acquisition et le développement de compétences monnayables.

Les mères adolescentes sont, comme on l’a vu, plus susceptibles que les femmes plus âgées de vivre des transitions multiples, comme des cohabitations successives et des séparations qui déstabilisent leur vie et celle de leur jeune enfant. Ces transitions multiples exigent une adaptation plus considérable que les transitions moins fréquentes d’une famille stable (Eggebeen et al., 1990). Malheureusement, dans le cas d’enfants vulnérables à cause de caractéristiques personnelles, un environnement familial stable serait encore plus essentiel à leur développement optimal qu’il ne l’est pour les enfants en général. Ainsi, les transitions multiples vécues par la mère peuvent constituer un danger pour des enfants dotés d’une moins grande résilience. En règle générale, les enfants dont les mères vivent des transitions multiples ont tendance à décrocher de l’école, et à entreprendre plus tôt une vie autonome (Aquilino, 1996); ils deviennent ainsi plus à risque de devenir des adultes pauvres.

Une mère jeune sera, en moyenne, moins susceptible d’être bien informée sur les soins à donner à l’enfant, et aura une maturité psychologique moins grande qu’une femme plus âgée (Karraker et Evans, 1996). Les mères adolescentes ont davantage d’attentes chimériques, perçoivent moins nettement les besoins de leur bébé que les mères plus âgées, et sont moins bien équipées pour aider leur enfant à acquérir les aptitudes cognitives nécessaires au succès scolaire (Haskett et al., 1994). Les mères jeunes négligent souvent l’apprentissage linguistique chez leurs jeunes enfants (Culp et al., 1996). En moyenne, les enfants de mères adolescentes affichent davantage de problèmes comportementaux et ont tendance à être plus impulsifs que les enfants de mères plus âgées. Comme on l’a vu, les enfants de mères seules plus âgées, plus instruites et dotées de revenus suffisants ont, en revanche, une performance scolaire aussi satisfaisante que les enfants en général (Ceci, 1996).

Néanmoins, comme le soulignent Sandfort et Hill (1996), il existe une grande variété de mères adolescentes, et nombre d’entre elles sont tout à fait compétentes. Beaucoup deviennent rapidement adultes en réponse à leurs nouvelles responsabilités, et bon nombre des enfants de ces mères ont une évolution normale, comme les mères elles-mêmes. Les mères seules adolescentes et leurs enfants sont loin de constituer un groupe homogène connaissant des parcours et des devenirs identiques. L’âge de la mère est l’un des facteurs de ces différences : quand la maternité survient entre l’âge de 11 et 15 ans, elle est trop précoce pour toutes les parties en cause; cette situation particulière présente une corrélation plus élevée avec la pauvreté, l’exploitation sexuelle, d’autres déviances, et des processus familiaux déficitaires que ce qu’on retrouve quand la maternité survient soit au milieu de l’adolescence (à 16 ou 17 ans) ou, davantage, à la fin de l’adolescence (18 ou 19 ans) alors que se produit le plus grand nombre de maternités adolescentes.

Levine et al. (2001) ont découvert, par le U.S. National Longitudinal Survey of Youth (l’enquête longitudinale nationale sur les jeunes aux États-Unis), que les enfants de mères adolescentes très jeunes affichaient des résultats moins satisfaisants que ceux de mères adolescentes plus âgées, et que ces derniers enfants se comparaient aussi moins biens qu’aux enfants de nouvelles mères âgées de 20 ou 21 ans. Cependant les résultats de ces enfants s’expliquaient presque entièrement par des facteurs prénataux ou des facteurs liés aux antécédents maternels. L’âge de la mère constituait en revanche un important facteur prédictif (même après avoir tenu compte de variables multiples) de comportements agressifs, de désertion scolaire, d’activité sexuelle précoce et d’autres problèmes comportementaux.

Ces résultats sont peut-être attribuables à certaines constatations touchant les caractéristiques des mères adolescentes elles-mêmes, caractéristiques qui peuvent faire d’elles des modèles de comportement lacunaires et les rendre moins bien capables d’élever leurs enfants. On constate que la description de leurs enfants adolescents ressemble à la description des mères quand elles-mêmes étaient adolescentes; il s’agirait donc d’une transmission intergénérationnelle de caractéristiques négatives. Le corollaire voudrait que quand le rôle parental est occupé par une adolescente plus âgée et mieux équilibrée, la situation soit moins préjudiciable à toutes les parties. Une telle maternité est parfois fondée sur une décision rationnelle, surtout dans le cas où les jeunes mères poursuivent leurs études. Il est important de signaler que le niveau d’instruction de la mère adolescente est l’un des facteurs prédictifs les plus justes des caractéristiques des jeunes enfants (Clark, 1999; Serbin et al., 1998). Il convient donc d’éviter de surgénéraliser.

Le niveau de développement socio-affectif constitue une autre distinction à établir, parmi les mères adolescentes. À Montréal, selon Serbin et coll. (1998), l’agressivité chez les jeunes enfants est liée plus tard à des grossesses précoces et au décrochage scolaire. Avant d’avoir leur bébé, les mères célibataires affichent davantage de renvois temporaires, de désertions scolaires, de consommation de drogue et de conflits à l’école que les autres adolescentes. Ainsi, pour un sous-groupe d’adolescentes, celles qui ont été des enfants-problème bien avant de devenir enceintes, la monoparentalité fait partie d’un parcours de vie non normatif (Woodward et al., 2001). Et ce sont ces adolescentes, demeurées antisociales et impulsives, comme le sont souvent aussi les pères, qui se retrouvent responsables d’un enfant entièrement dépendant.

Et l’on constate que les résultats de ces enfants de jeunes délinquantes mères sont en moyenne plus négatifs que ceux de mères adolescentes non déviantes. Ces mères sont souvent, par exemple, incapables ou réticentes à combler même les besoins primaires de leur enfant. C’est pourquoi leurs jeunes enfants sont, plus souvent que la moyenne, admis aux urgences des hôpitaux suite à des blessures qui signalent à la fois négligence et violence (Serbin et al., 1996). On pourra aussi constater que ce genre de maternité ‘deacute;linquante’ est lié davantage à la pauvreté, à la fois comme cause et comme effet, et ainsi à sa transmission intergénérationnelle, aussi bien qu’à la transmission intergénérationnelle de comportements délinquants (Stevens-Simon et al., 2001; pour la Suède, voir Stenberg, 2000). Les pères adolescents ont souvent des antécédents semblables à ceux de ces jeunes mères (Hardy et al., 1998). Moffit et al. (2002), par exemple, ont découvert qu’à l’âge de 26 ans, les jeunes hommes très antisociaux ont eu près de trois fois plus d’enfants que les jeunes hommes moins antisociaux.

Répercussions sur les jeunes mères elles-mêmes

Bien que parfois les jeunes mères n’avaient pas l’intention de devenir enceintes, une fois la grossesse déclarée elles anticipent souvent avec plaisir la naissance d’un bébé. Bien que la plupart des mères seules déversent toute leur bienveillance sur leurs enfants, elles paient souvent un prix très élevé. Je ne reprendrai pas ici les statistiques relatives à la pauvreté. On sait que la monoparentalité réduit encore davantage les chances d’une vie aisée pour la mère, et cela même dans des pays généreux en matière d’assistance sociale comme la Suède (Olausson et al., 2001). L’assistance sociale, la rude besogne, la difficulté de trouver et de garder un logement sont des thèmes courants. Celles qui poursuivent leurs études ou retournent aux études doivent s’appuyer sur la bienveillance de leur famille et pairs pour le soin des enfants et la provision d’autres ressources.

Une étude longitudinale menée en Ontario a découvert que les mères adolescentes sont beaucoup plus susceptibles de vivre des expériences majeures de vie stressantes que ne l’est un échantillon comparable dans la communauté. À titre d’exemples, 23 % avaient subi la mort ou le retrait d’un jeune enfant (contre 2,5 % dans la communauté), beaucoup avaient subi elles-mêmes (23 %), ou leur enfant avait subi (20 %), un accident ou une blessure entraînant une invalidité ou mettant sa vie en danger (contre 12 % dans la communauté), et plus du tiers avait subi l’infidélité, la violence physique, l’agression sexuelle ou l’exploitation sexuelle de la part d’un conjoint, et avait dans sa famille immédiate une personne toxicomane, contre 12 à 15 % dans l’échantillon communautaire. Harrykissoon et al. (2002) ont découvert que les mères adolescentes aux États-Unis subissaient elles aussi des taux élevés de violence de la part du conjoint, surtout trois mois après l’accouchement (21 %).

Turner et al. (2000) concluent que ces expériences de vie défavorables s’accumulent au cours de la vie de mères jeunes, sous forme de stress, et peuvent les mettre à haut risque de symptômes dépressifs plus tard dans leur vie. Ce problème risque, comme on l’a vu, d’être encore aggravé à plus long terme par le danger d’une pauvreté à grande échelle parmi les récentes cohortes de mères seules, une fois qu’elles seront âgées. Cette citation d’une étudiante nous signale que cette situation est déjà en présence :

D’ici dix ans je m’attends à avoir un poste d’enseignante bien rémunéré et j’aurai besoin de cet argent parce que je tiens à aider ma grand-mère qui a aidé à m’élever, et mon arrière-grand-mère qui a aidé à élever mes tantes et mes cousins. Nous ne sommes que deux à être instruits dans la famille… Ma grand-mère a 53 ans, et elle fait encore des ménages, et vit dans un petit logement avec mon arrière-grand-mère de 70 ans qui garde des enfants pour gagner un peu d’argent, même si elles sont toutes deux en mauvaise santé. Il n’y a pas d’argent pour leur vieillesse, et c’est pour ça que j’ai une grosse responsabilité. [Il semble que ces deux femmes étaient sans conjoint. La mère (alors âgée de 35 ans) de cette étudiante n’avait jamais été mariée].

Les statistiques nous apprennent que les mères jamais mariées sont moins susceptibles de se marier que les mères divorcées, peut-être parce que les hommes préfèrent ne pas s’encombrer de nouvelles responsabilités économiques, et surtout d’enfants qui ne sont pas les leurs. Mais en sus, les mères jamais mariées sont souvent issues de la pauvreté, et leur niveau d’instruction et leur capacité de gagner leur pain sont inférieurs à ceux de femmes mariées et même de femmes divorcées; pour cela, les hommes qu’elles rencontrent sont plus susceptibles d’avoir une moins grande stabilité financière et donc d’être moins enclins à se marier. Les études montrent que par voie de conséquence, les femmes qui ont leur premier enfant alors qu’elles ne sont pas mariées vivent plus d’années comme célibataires ou en union libre que celles qui ont leur premier enfant en situation maritale, et ce même dans le cas de ‘mariages forcés’ (Lerman, 2002).

La présence d’un jeune enfant, et à plus forte raison d’un adolescent, peut rendre difficile pour la mère des fréquentations normales. Dans mes recherches sur le divorce, j’ai pu noter il y a déjà de nombreuses années que bien des mères seules vivant dans la pauvreté souffrent d’un tel manque d’affection masculine qu’elles ne sont pas sélectives dans leur choix de partenaires (Ambert, 1983). Elles sont nombreuses à les recevoir au lit dans leur domicile (souvent parce qu’elles craignent de les perdre), alors que leurs enfants sont à la maison. Une telle situation constitue en soi pour les enfants un exemple ou un mode de vie qui a certainement une incidence sur la répétition intergénérationnelle de familles monoparentales.

En conséquence de l’accouplement par sélection (où les semblables s’unissent), les compétences les plus monnayables sur le marché du travail se retrouvent de plus en plus concentrées dans les familles biparentales (Teachman et al., 2000). Ainsi, pour reprendre une constatation signalée plus tôt, les inégalités sociales en matière de revenus et de richesses se départagent non seulement selon la classe et la race, mais aussi, pour les femmes, selon l’état matrimonial. La vie de mère seule est plus difficile pour celles qui, à un moment ou un autre, se retrouvent économiquement en marge; et les études démontrent que les mères pauvres souffrent de taux de dépression plus élevés (Liaw et Brooks-Gunn, 1994). La dépression maternelle, jumelée à la pauvreté, entraîne pour les enfants un risque plus élevé de résultats négatifs (Petterson et Albers, 2001). Même sans le facteur dépression, les efforts des mères seules souvent échouent, et les enfants deviennent sujets à problèmes. Cela est vrai aussi de certaines mères divorcées, mais elles sont en règle générale plus âgées et sont avantagées sur le marché du travail, du fait d’une expérience de travail antérieure. De plus, elles bénéficient davantage de pensions alimentaires et de soutien de la part du père. En outre, les mères divorcées sont plus susceptibles de se remarier, quoique certaines auront des enfants entre leurs mariages ou cohabitations, et se retrouveront ainsi dans deux catégories différentes de monoparentalité.

En revanche, les mères seules qui le sont par choix, après mûre réflexion et s’étant dotées de ressources adéquates, se retrouvent dans une situation très semblable à celles des mères mariées, au chapitre de la sécurité, des finances, du respect accordé par l’entourage et du soutien prodigué par les proches. Il existe des lacunes en matière de recherche touchant les différences entre les mères seules par choix et leurs enfants d’une part, et les mères seules avec leurs enfants nés par ‘accident’ d’autre part, ainsi que les différences entre les mères seules plus âgées et celles qui sont plus jeunes.

QUESTIONS RELATIVES AUX DROITS ET AUX RESPONSABILITÉS

L’acceptabilité sociale des FMP constitue un progrès : la stigmatisation de ces familles, et en particulier de ces enfants, serait injuste et entraînerait d’énormes problèmes. Ces enfants et leurs parents étaient jadis isolés et souvent contraints, pour se soutirer à l’opprobre social, de déménager dans une nouvelle ville et de vivre un mensonge. Mais ces familles devraient recevoir du gouvernement beaucoup plus de soutien financier et faire l’objet d’un effort pour que soit réduit le nombre de FMP à risque de devenir dysfonctionnelles. Ainsi, il convient de départager la tolérance à l’égard des FMP et l’encouragement de leur formation.

Et les droits de l’enfant…?

Cette question soulève un autre dilemme, à savoir le paradoxe né de notre promotion de l’individualisme, qui oppose le droit de procréer aux droits de ceux qui naissent de cette procréation. D’une part, nous avons désormais reconnu, après les droits de la femme, les droits de l’enfant, justifiés sociologiquement par le fait que les enfants sont aussi des acteurs sociaux. Mais d’autre part, le seul droit qu’on semble refuser aux enfants est de naître dans des circonstances qui leur accorderaient l’égalité des chances. Combien d’enfants choisiraient de vivre dans la pauvreté? Combien préféreraient des parents immatures, voire délinquants? Ainsi quand on accorde aux adultes et aux adolescents carte blanche au chapitre de la procréation, indépendamment des circonstances, nous privons du même coup de nombreux enfants, et peut-être leurs enfants à eux, du droit aux nécessités de subsistance.

Naturellement, si la société s’appliquait à réduire la pauvreté, nous n’aurions pas à nous inquiéter du revenu ou de l’état matrimonial des parents de ces enfants. Cela est vrai dans une certaine mesure : en Suède, en Norvège et aux Pays-Bas, par exemple, le taux de pauvreté parmi les mères seules n’est pas beaucoup plus élevé que celui des mères mariées (Oderkirk, 1992). Cependant leur taux de richesse est inférieur à celui des mères mariées, ce qui est vrai partout au monde; le capital, par exemple de l’argent en banque ou l’accès à la propriété, constitue en vérité un indicateur plus juste des inégalités sociales que les revenus eux-mêmes (Perrucci et Wysong, 1999). Qui plus est, même dans les États-providence cités, les enfants nés de mères seules ont des parcours moins satisfaisants que les autres enfants.

Pas de droits sans responsabilités—ce sont ces responsabilités qu’occultent souvent les démocraties marquées au sceau de l’individualisme. On peut soutenir que les jeunes femmes et les jeunes hommes gagneraient à être responsabilisés afin qu’ils évitent de concevoir avant de gagner en maturité. John Stuart Mill avançait, en 1859 (p. 124), que » de causer l’existence d’un être humain compte parmi les actions les plus responsables dans le parcours d’une vie humaine. D’entreprendre cette responsabilité—en l’absence du pouvoir de doter ce nouvel être de chances au moins fondamentales d’une existence souhaitable—constitue un crime contre cet être. « Un enfant n’est pas une possession, pas un objet grâce auquel confirmer son statut, sa masculinité ou sa fécondité. Un enfant n’a pas pour fonction d’aimer inconditionnellement ses parents; l’inverse serait plutôt vrai. Un enfant ne constitue pas pour quiconque un droit, il est au contraire sa responsabilité. Notre société semble considérer le droit à l’enfant comme figurant parmi les droits du consommateur, plus facile même à obtenir que le droit de conduire une automobile, qui, lui, exige du moins des cours de conduite, un permis, et la capacité de couvrir les frais encourus.

Faut-il exiger un certificat préalable de compétence parentale?

Non, sans doute, mais peut-être serait-il sage de rendre obligatoire une éducation parentale et des ateliers de formation, non seulement parmi les pauvres mais à tous les niveaux socioéconomiques. Cette idée n’est pas nouvelle; ces cours existent, mais ne sont pas généralisés. On considère normal que soient obligatoires les cours de conduite automobile, en vue d’éviter à nous-mêmes et aux autres les blessures ou la mort; et on sait que l’incompétence parentale peut nuire, blesser et, dans les cas extrêmes, causer la mort de l’enfant.

Ce qui rend problématique l’idée d’un permis de parentage, c’est qu’il faudrait qu’une autorité s’érige en juge de qui méritera son octroi. Le savoir théorique? La maturité? Quoi? Une telle autorité serait en danger d’abuser de son pouvoir en établissant des normes qui excluraient d’office certains groupes, soit les personnes financièrement démunies, soit les personnes d’une religion ou d’un groupe ethnique ou d’une allégeance politique donnée. Dans une société pluraliste comme celle du Canada, les occasions d’abus et de discrimination seraient, hélas, abondantes.

Il serait difficile de s’entendre sur les normes de ce qui constitue un bon parent, en comparaison de ce qui constitue, par exemple, un bon médecin ou un bon dentiste. On sait qu’il est parfois difficile, même pour un travailleur social professionnel, de juger si un foyer est dangereux ou non pour l’enfant. Néanmoins, il convient de se demander s’il est juste pour les enfants qu’on permette à des personnes gravement dysfonctionnelles de se reproduire. Par ailleurs, il est parfaitement concevable que d’ici quelques décennies, une société technologique puisse devenir intolérante à l’égard de parents problématiques qui produisent des enfants problématiques, sous prétexte de ‘non-rentabilité’. La ‘professionnalisation’ du rôle de parent pourrait s’accroître au point où un certain groupe d’adultes (la majorité des gens, selon toute probabilité) serait déclaré en possession des compétences nécessaires à élever des enfants—à l’exclusion d’une minorité d’autres.

L’idée d’octroyer des permis à l’intention de parents éventuels n’est pas non plus nouvelle, ayant été évoquée par Westman (1994) et plus récemment par Lykken (2001), entre autres. Le premier voit ces permis comme un moyen de réduire la violence à l’égard des enfants, et le second comme un moyen pour réduire la délinquance grave et la criminalité attribuées à l’incompétence parentale. Pour l’instant, il serait sage de dispenser des cours obligatoires sur le rôle parental à tous les couples et à tous les parents seuls en cours de grossesse. Il faudrait cependant pouvoir s’appuyer sur des recherches scientifiques capables de prouver leurs bienfaits en comparant entre eux les enfants de parents ayant suivi de tels cours avec d’autres ne les ayant pas suivis. Plus utiles seraient peut-être des cours obligatoires sur l’art d’être parent, à l’intention des garçons comme des filles, dès le milieu du secondaire, avant que trop d’adolescents ne deviennent actifs sexuellement.

L’enfant comme unité d’analyse

J’ai présenté d’une part une analyse des conséquences pour les enfants de vivre en FMP, d’un point de vue qui considère l’enfant comme un résultat, comme un futur adulte. J’ai d’autre part tenté d’apporter une perspective sociologique sur les FMP, qui considère la famille du point de vue actuel de l’enfant (Brannen et O'Brien, 1996), c’est-à-dire de l’enfant vivant actuellement dans une famille monoparentale en tant qu’acteur social, en tant que personne dotée de droits (Alanen, 1992).

Cependant peu de recherches se sont penchées sur les enfants en FMP en adoptant la perspective de l’enfant, au moment même où il vit cette expérience. Comment ces enfants perçoivent-ils leur situation? S’ils sont pauvres, comment vivent-ils cette pauvreté? Qu’est-ce qui les affecte le plus? Comment résolvent-ils les divers problèmes auxquels ils sont confrontés? À quel point sont-ils attachés aux adultes qui vont et viennent dans leur vie? À quel âge se produisent leurs diverses prises de conscience? Quels sont leurs rêves et leurs espoirs? Sont-ils heureux?

La liste de questions à faire, directement ou indirectement, à ces enfants serait longue. Ce que je cherche à signaler c’est le peu que nous savons de la vie de ces enfants, vue par leurs propres yeux (Smart et al., 2001). Avant d’obtenir ces réponses, nos conclusions touchant les répercussions sur les enfants de la vie en famille monoparentale, de quelque type qu’elle soit, seront forcément lacunaires.

CONCLUSIONS

La monoparentalité représente, en règle générale, une situation plus difficile que la biparentalité au sein d’une famille stable. La présence de deux parents diminue les chances de vivre dans la pauvreté, permet un partage de tâches et assure un soutien affectif auprès des enfants; elle facilite aussi la surveillance des enfants, et ceux-ci auront tendance à mieux écouter quand deux parents, plutôt qu’un seul, veulent leur enseigner la différence entre le bien et le mal. Les mères seules sont trop souvent ignorées ou dédaignées par leurs enfants : ces mères peuvent se retrouver sans défense et privées d’appuis extérieurs. Une étudiante représentait ainsi la situation :

Je viens d’une famille monoparentale et je ne le recommande à personne. Ma pauvre mère a eu trop de mal à nous élever, nous trois, toute seule, sans l’aide de personne, et sans le respect des autres.

Une autre étudiante, en revanche, offre une tout autre perspective, qui sert à nous rappeler la diversité des situations recouvertes par le terme générique ‘famille monoparentale’ :

Mon père a quitté ma mère avant que je connaisse même son existence alors je n’ai pas eu l’impression de perdre grand-chose. Le seul ennui c’est qu’on n’était pas bien riches mais à part ça… je me dis souvent que je ferai probablement comme elle un jour, si l’homme idéal ne se présente pas. C’est mieux que de se priver d’enfants, et comme je ressemble assez à ma mère, je crois que je me débrouillerais très bien, merci.

La recherche nous informe que les pères s’investissent beaucoup plus auprès des enfants quand ils sont mariés qu’en situation de cohabitation ou quand la mère élève seule les enfants (Cooksey et Craig, 1998; Doherty et al., 1998). Cela étant dit, une analyse féministe évoque la possibilité que la formation de familles par le biais de la monoparentalité pourrait à l’avenir constituer une alternative fonctionnelle tant pour les enfants que pour les adultes. Ce serait plus particulièrement le cas dans les circonstances suivantes (Ambert, 2005b:262-266) :

  1. Si les revenus des femmes étaient équivalents à ceux des hommes, le taux de pauvreté des familles dirigées par des femmes diminuerait sensiblement, et conséquemment aussi les problèmes des enfants.
  2. Si les jeunes hommes étaient socialisés à devenir des parents dévoués et à agir de manière responsable à l’égard de leurs enfants, même les enfants en FMP disposeraient de deux parents consacrés à leur devenir et à leur éducation.
  3. Si la société était disposée à investir dans les enfants, et ce indépendamment de l’état matrimonial de leurs parents, de telles politiques empêcheraient que ces enfants tombent sous le seuil de la pauvreté.
  4. Si la reproduction sociale était valorisée par la société, et si ce qui constitue aujourd’hui un travail bénévole était rémunéré, les mères et leurs enfants disposeraient d’un plus grand éventail d’options.
  5. Si l’on subventionnait des garderies de haute qualité pour satisfaire la demande, davantage de mères pourraient être employées à temps plein sans s’inquiéter du bien-être de leurs enfants. Si ces garderies étaient, en outre, axées sur l’éducation des enfants, ceux-ci profiteraient d’un meilleur développement cognitif.viii
  6. Ajourner la maternité jusqu’à l’âge adulte et donc à une plus grande maturité constituerait le dernier ingrédient nécessaire pour que la monoparentalité soit plus fonctionnelle qu’elle ne peut l’être aujourd’hui, tant pour les enfants que pour leurs parents.

Ainsi, globalement, en dépit du fait que la plupart des recherches signalent les désavantages que la maternité entraîne en règle générale, ces désavantages sont loin d'être inévitables (Ruspini, 2000). Ils sont, plutôt, liés à nos structures économiques et à nos sociétés urbaines, et ainsi aux diverses privations, au manque de soutien communautaire, et à une culture d’inégalité pour les femmes, qui est omniprésente dans tous les domaines de la vie (Vosko, 2002). Une fois ces six conditions réunies, il y aurait moins de mères adolescentes ou jeunes adultes, et cela constituerait en soi un bon début pour les jeunes mères et leurs enfants, et diminuerait par le fait même les coûts sociaux. Malheureusement de telles modifications sont peu probables dans un avenir rapproché, puisqu’elles exigeraient des transformations massives au chapitre des politiques, des valeurs et de la socialisation des garçons et des filles.

D’ici là, si un seul de ces changements se produisait—dont le plus simple à instituer serait la disponibilité universelle de garderies de grande qualité—on constaterait un effet de rétroaction dans la chute des niveaux de stress des mères, ce qui augmenterait leur capacité de surveiller leurs enfants et, partant, leur capacité à leur donner de l’affection. Ces effets auraient à leur tour une incidence positive sur les résultats des enfants (Yoshikawa et Hsueh, 2001). On verrait décroître les taux de natalité chez les très jeunes femmes de la génération montante, comme aussi la pauvreté et les problèmes comportementaux chez les enfants. Ces déclins à leur tour auraient pour effet des réductions subséquentes de tous ces taux, au fur et à mesure que ralentissait la transmission intergénérationnelle de la monoparentalité adolescente et de la pauvreté, dû au fait qu’un plus grand nombre de jeunes enfants se verraient doter de meilleures fondations sur lesquelles édifier un avenir.

Il est important de signaler que tout en souscrivant aux mérites du mariage, surtout pour le bien des enfants (Ambert, 2005b, c), je ne suggère pas l’utilisation du mariage comme instrument de réduction de la pauvreté des femmes et des enfants. Mes raisons sont les suivantes : premièrement, toutes les femmes n’ont pas un accès égal à un bassin de conjoints désirables et ‘épousables’. Deuxièmement, les adultes ne devraient pas être contraints, aujourd’hui, d’avoir un conjoint avant de fonder une famille viable; la société postmoderne qui est la nôtre a un réel besoin de formes familiales viables plus variées. Et troisièmement, un mariage instable et difficile nuit aux conjoints comme à leurs enfants; une FMP stable et saine est préférable à une famille biparentale (maritale ou non maritale) conflictuelle et sujette à divorce ou à séparation.

Il reste qu’au niveau culturel, on pourrait faire beaucoup plus pour encourager les jeunes hommes et les jeunes femmes, et en particulier les adolescent(e)s, à songer aux avantages de l’abstention juvénile, de pratiques sexuelles responsables et sans danger, et pour les diriger vers une parentalité et une union responsables (de préférence, mais pas nécessairement, maritale). Dans le cas de la monoparentalité, ces familles devraient se voir doter d’un meilleur soutien social et d’une plus grande autonomisation. Pour ce qui est du mariage, on pourrait faire bien plus pour qu’il devienne une option marquée d’un plus fort engagement et d’une plus grande stabilité (Ambert, 2001a). Des efforts conjoints de la part des médias, des groupes religieux, des écoles, des services de santé et des parents seront décisifs dans la transmission de tels messages.

Ce survol des familles monoparentales constitue une critique sévère, on pourrait même dire une mise en accusation, de notre société. Nous avons noté à plusieurs reprises qui si les FMP contribuent à la pauvreté, elles sont par-dessus tout des fruits de la pauvreté. En outre, la contribution qu’elles font effectivement à la pauvreté serait considérablement réduite si des politiques gouvernementales de redistribution soutenaient ces FMP de manière plus effective (Stenberg, 2000) et si les grandes entités corporatives étaient mieux disposées à contribuer leur part d’impôt (Korten, 1995). Pour ce qui est du niveau culturel, on constate quotidiennement que les valeurs qui encouragent les personnes très jeunes à rechercher une gratification instantanée et à vivre une sexualité irresponsable sont un reflet étonnamment fidèle de ce qu’affichent les médias, médias aujourd’hui diffusés à l’échelle de la planète.

FIN DE NOTES

  1. Pour compliquer encore la donnée, Statistique Canada inclut sous cette rubrique les familles reconstituées tant par le mariage que par l’union libre, alors que les statistiques pour les États-Unis n’incluent parmi les familles reconstituées que les familles formées suite à un remariage ou suite au mariage d’un parent seul.
  2. La présentation des statistiques concernant les gens avec qui vivent les enfants rend les comparaisons difficiles; par exemple, dans certains cas Statistique Canada ne compte que les enfants vivant avec leurs parents jusqu’à l’âge de 14 ans, et dans d’autres les enfants âgés de 0 à 24 ans. De plus, les statistiques au Canada, mais non celles aux États-Unis, comptent les enfants vivant avec des parents en union de fait (soit le père et la mère, soit la mère et un autre conjoint) parmi les enfants vivant en famille biparentale.
  3. U.S. Census Bureau (Bureau du recensement des États-Unis), 2001; Statistique Canada, 2002.
  4. Les citations qui parsèment le texte sont tirées d’autobiographies semi-structurées mais non limitatives rédigées par les étudiants dans le cadre de certains de mes cours depuis 1974. Les biographies étaient anonymes et les étudiants étaient informés du fait qu’elles étaient destinées à la recherche. De plus, les étudiants avaient le choix entre rédiger une autobiographie et rédiger un texte de nature moins personnelle. En 2005, j’avais recueilli plus de 1 500 biographies, dont la longueur variait de 12 à 60 pages à simple interligne. Pour une description de ce projet, voir Ambert (2005b:26-28). Les extraits cités ont été traduits de l’anglais. Les noms ont été changés pour protéger l’identité des auteurs.
  5. Ces statistiques sont fournies par le US Department of Health and Human Services, 1998 et 2002; par l’Institut Vanier de la famille, 2002; et par Statistique Canada, 2002.
  6. Cette section se fonde entre autres sur : Ambert, 2005a,b; Kerr, 2004; Stevenson, 1999; Wolfinger, 2005; Willms, 2002.
  7. Les mères jeunes en sont venues à adopter cette vision, et croient souvent que l’adoption est un mal. Une jeune mère très défavorisée et délinquante m’a dit ceci, en parlant de l’adoption : » C’est tellement cruel, d’abandonner son enfant. «
  8. Les études constatent, chez les jeunes enfants vivant dans la pauvreté et suivant des programmes préscolaires enrichis, une hausse temporaire de leur QI et une meilleure intégration de l’environnement scolaire en première année. L’exemple le mieux connu est le programme Head Start aux États-Unis. La participation dans le programme Head Start donne lieu à moins de placements en classes adaptées, à de meilleurs taux de diplômation, et à un ajustement socioémotif globalement meilleur que dans les groupes témoins composés d’enfants également pauvres mais n’ayant pas participé à ce programme (Barnett, 1998; Ladd et al., 1999; Raver et Zigler, 1997).

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À propos de l'auteure…

Depuis 1971, madame Anne-Marie Ambert, Ph. D., est professeure au département de sociologie de l'Université York. Ses principaux champs d'intérêts englobent la famille. Elle a mené des recherches approfondies sur le divorce et le remariage, la pauvreté et les relations parent-enfant. Son dernier ouvrage, publiés en 2005 par Pearson Canada, est intitulé Changing families: Relationships in context. Elle siège depuis près de vingt ans au comité de rédaction du Journal of Marriage and Family. Elle publie également une série d'articles en ligne sur les enjeux familiaux tels les familles monoparentales (www.arts.yorku.ca/soci/ambert/writings/index.html).


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