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Traits de familles

Être grand-parent au Canada

Table des matièes

  • POINTS SAILLANTS
  • INTRODUCTION
  • LE CONTEXTE DÉMOGRAPHIQUE
    • Quels facteurs déterminent si l'on sera ou non grand-parent?
    • Combien d'enfants ont des grands-parents encore vivants ?
    • Combien d'adultes sont grands-parents ?
    • À quel âge devient-on grand-parent ?
    • Être grand-parent : Y a-t-il chevauchement avec d'autres rôles et responsabilités ?
    • Quel serait « l'âge idéal » pour devenir grand-parent ?
    • Est-on grand-parent pendant plus d'années que par le passé ?
    • Que nous réserve l'avenir ?
  • PERCEPTIONS ASSOCIÉES AU RÔLE DE GRAND-PARENT
  • LES CONTACTS, LE SOUTIEN, ET L'INTIMITÉ AFFECTIVE
    • Quelle est la fréquence des contacts entre grands-parents et petits-enfants ?
    • Que font les grands-parents pour les petits-enfants ?
    • Que font les petits-enfants pour les grands-parents ?
    • De quelle nature sont les liens entre grands-parents et petits-enfants ?
  • FACTEURS INFLUANT SUR LA DIVERSITÉ DES RAPPORTS POSSIBLES ENTRE GRANDS-PARENTS ET PETITS-ENFANTS
    • Quelle est l'influence des facteurs sociaux sur la diversité des rapports possibles ?
      • La proximité géographique
      • Le sexe et la filiation
      • L'âge, l'étape de la vie et l'âge où on devient grand-parent
      • Situation maritale et situation relative à l'emploi
      • La race ou l'ethnie
      • Les rapports des grands-parents avec leurs propres grands-parents
      • Quelle est l'influence du facteur santé sur la diversité des rapports possibles ?
      • Quelle est l'influence du rôle de la génération intermédiaire sur la diversité des rapports possibles ?
      • Quelle est l'influence du divorce ou de l'absence des parents de la génération intermédiaire sur la diversité des rapports possibles ?
      • Les grands-parents servant de parents à leurs petits-enfants
      • La dissolution d'un mariage dans la génération intermédiaire
  • LES ATTENTES ET LES DROITS DES GRANDS-PARENTS
  • CONCLUSION
  • RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

POINTS SAILLANTS

  • La plupart des Canadiens plus âgés, soit 76 % des personnes âgées de 65 ans et plus, ont des petits-enfants (en général plus d'un). Presque tous les Canadiens plus âgés (90 %) ayant des enfants ont également des petits-enfants.
  • Les couples canadiens deviennent grands-parents au milieu de leur vie et non à un âge avancé. Règle générale, ils deviennent grands-parents tôt dans la quarantaine ou au début de la cinquantaine.
  • Les grands-parents vivent aujourd'hui plus longtemps, et sont donc grands-parents plus longtemps que jamais auparavant. Souvent leurs petits-enfants atteignent l'âge adulte du vivant de leurs grands-parents.
  • La majorité des grands-parents entretiennent des contacts réguliers avec leurs petits-enfants.
  • Dans la jeunesse des petits-enfants, les contacts avec les grands-parents passent par l'entremise de la génération intermédiaire. Les études menées au Canada établissent que entre les deux tiers et les trois quarts des personnes âgées qui sont parents voient un de leurs enfants au moins une fois par semaine. La plupart d'entre eux voient également leurs jeunes petits-enfants.
  • Une enquête menée à l'échelle du Canada auprès de personnes âgées de 15 ans et plus a permis de constater que près de 40 % des personnes dont un grand-parent vit toujours voient ce grand-parent plus d'une fois par mois.
  • Les grands-parents pratiquent avec leurs petits-enfants diverses activités, et leur servent de ressource à la fois matérielle et non matérielle. Les grands-parents offrent des cadeaux, servent de gardiens d'enfants, transmettent l'histoire familiale, les traditions, les valeurs familiales et sociales, et servent de confidents et de modèles de comportement.
  • Les grands-parents peuvent également fournir à leurs petits-enfants un support indirect. En offrant à leurs enfants adultes un support affectif ou matériel, ils peuvent réduire le niveau global de stress familial, ce qui contribue au bien-être de leurs petits-enfants.
  • Les études touchant les rapports entre grands-parents et petits-enfants démontrent que la majorité des grands-parents ont de l'affection pour tous leurs petits-enfants; cependant, ils établissent souvent un lien privilégié avec l'un ou l'autre d'entre eux.
  • L'affection et l'interaction entre grands-parents et petits-enfants sont sujettes à divers facteurs, notamment la proximité géographique, le sexe, la filiation (maternelle ou paternelle), l'âge, l'étape de vie, l'âge des grands-parents à la naissance des petits-enfants, la situation matrimoniale ou relative à l'emploi, la race ou l'ethnie, les rapports qu'ont entretenu les grands-parents avec leurs propres grands-parents, l'état de santé et la capacité fonctionnelle.
  • Le nombre de grands-parents servant de parent à leurs petits-enfants a augmenté depuis les années 1980. Cet état de fait est attribuable à l'augmentation du taux d'alcoolisme et de toxicomanie; à l'augmentation du nombre des divorces, des grossesses chez les adolescentes et des incarcérations; et à l'épidémie de SIDA qui sévit dans la génération intermédiaire.
  • La société n'offre aux grands-parents que peu de lignes directrices quant à la position à adopter dans diverses situations familiales. Il existe peu de livres ou de cours pour les aider à développer un sentiment de compétence dans l'exercice de leur rôle.
  • La question des droits des grands-parents touchant l'accès à leurs petits-enfants est soulevée quand leurs enfants ou les conjoints de leurs enfants leur interdisent de tels contacts. On a vu se former au Canada diverses associations, dont GRANDIR (Grands-parents réclamant accès, nouveau départ incitant retrouvailles), l'Association canadienne pour les droits des grands-parents et, en Alberta, la Orphaned Grandparents Association (l'Association des grands-parents orphelins).

INTRODUCTION

Le complexe processus social qui consiste à être grand-parent se vit de manières extrêmement diverses. Il sera vécu, selon les cas, comme réconfortant, décevant ou même comme étranger à ses préoccupations. Le présent texte cherche à explorer la diversité des expériences liées à cette situation, et à identifier les facteurs qui fondent cette diversité. Quoique notre propos soit axé sur les grands-parents du Canada, nous comblerons les lacunes documentaires en nous appuyant sur des sources internationales.

Notre approche repose sur une conception particulière des relations sociales, qui veut que les humains investissent leurs expériences de signification par le biais d'un processus qui à la fois forge leur comportement social et est forgé par lui. Nous considérons donc que l'expérience d'être grand-parent est porteuse de significations distinctes pour chacun, et que ces significations se reflètent aussi bien dans les sentiments que dans les comportements des grands-parents à l'égard de leurs petits-enfants. Nous estimons également que certains facteurs structurels et situationnels sont à la source des significations et des comportements personnels associés à l'expérience d'être grand-parent. Nous croyons qu'il est essentiel, pour bien appréhender cette situation, de tenir compte dans nos analyses à la fois des petits-enfants, des enfants adultes et des grands-parents. Enfin nous considérons la condition de grand-parent non pas comme un état, mais comme un processus dynamique et fluide, susceptible de prendre, au fil du temps, des formes et des significations diverses. Avant d'examiner le détail de ces assertions, nous nous intéresserons au contexte démographique où se déroule ce processus.

LE CONTEXTE DÉMOGRAPHIQUE

Quels facteurs déterminent si l'on sera ou non grand-parent?

Plusieurs facteurs intrinsèques à la personne déterminent si elle deviendra ou non grand-parent : sa longévité, le fait d'avoir ou non des enfants, son âge à la naissance de ces enfants, et le nombre de ces enfants. Le taux de fécondité des enfants représente un facteur supplémentaire qui détermine si et quand une personne deviendra grand-parent.

La longévité : L'augmentation de l'espérance de vie au cours du XXe siècle permet à la plupart des Canadiens de vivre assez longtemps pour voir naître leurs petits-enfants, ce qui n'était pas le cas jadis. La plupart des Canadiens vivent aujourd'hui bien au-delà de l'âge auquel on devient généralement grand-parent. Gee (1987) signale que sur 1 000 personnes nées en 1831, environ la moitié ont survécu jusqu'à l'âge de 45 ans, et moins du tiers, jusqu'à l'âge de 65 ans. Parmi les personnes nées en 1901, environ les deux tiers ont survécu jusqu'à l'âge de 45 ans, et environ le tiers, jusqu'à l'âge de 65 ans. Les chiffres concernant les personnes nées en 1980 marquent un vif contraste : on s'attend à ce que presque tous (plus de 93 %) survivent au-delà de l'âge de 45 ans, et environ les trois quarts, jusqu'à l'âge de 65 ans. Comme chacun sait, les femmes jouissent d'une longévité supérieure à celle des hommes.

Le fait d'avoir ou non des enfants : Quoiqu'il est beaucoup question du nombre croissant d'adultes sans enfants, il demeure que la plupart des Canadiens ont des enfants, et sont donc des grands-parents éventuels. La plupart des Canadiens plus âgés, soit 82 %, ont au moins un enfant, et le plus souvent, plus d'un enfant. En 1990, les Canadiens âgés de 55 ans et plus avaient en moyenne trois enfants vivants (Gee, 1995 : 93). Au cours du XXe siècle, l'infécondité, qui se situait à 15 % parmi les femmes nées au début du siècle, a atteint son taux le plus bas, soit 7 % à 8 %, parmi les femmes nées entre 1927 et 1936 (ce qui a donné lieu au baby-boom). Les taux d'infécondité ont augmenté au cours des dernières années, et certains chercheurs (Gee, 1987; Grindstaff, 1984) prédisent qu'ils atteindront entre 15 % et 20 %; le taux précis ne sera connu qu'une fois que les jeunes femmes d'aujourd'hui auront dépassé l'âge de procréation.

L'âge à la naissance de ses enfants : Bien qu'on ait pu constater, au cours des dernières décennies, que l'âge moyen des Canadiennes au premier enfantement s'était élevé, il s'agit en fait d'un retour à un schéma qui avait cours au début du XXe siècle. Cet âge moyen a en fait peu varié au fil du siècle. Chez les femmes nées entre 1911 et 1915, l'âge moyen à la première naissance était de 29,3 ans. Ce nombre a chuté jusqu'à atteindre 23,5 ans, chez les femmes nées entre 1941 et 1945, puis est remonté graduellement jusqu'à atteindre de nouveau 29 ans, parmi les femmes nées entre 1961 et 1965 (Rajulton et Ravanera, 1995 : 125-6). Tout en reconnaissant que le ralentissement économique affecte les taux de fertilité, Gee signale aussi l'effet d'un phénomène de classe : « (...) ceux qui remettent à plus tard la venue d'un premier enfant sont membres de la classe moyenne, instruite et fortunée-- il s'agit d'une minorité; minorité bien en vue et qui reçoit beaucoup d'attention » (Gee, 1987 : 279).

Contrairement aux chiffres relatifs à l'âge des mères au premier enfantement, l'âge au dernier enfantement a connu une chute constante et marquée. Les femmes nées au milieu du XIXe siècle accouchaient de leur dernier enfant à environ 40 ans, alors que les femmes nées au milieu du XXe siècle (entre 1951 et 1961) accouchaient de leur dernier enfant vers l'âge de 26 ans. Cette chute est surtout attribuable à deux facteurs : les couples ont moins d'enfants, d'une part, et les ont plus tôt après le mariage et à des intervalles plus courts, d'autre part (Gee, 1987). Il en résulte, pour notre propos, que plutôt que d'avoir des petits-enfants pendant qu'on élève encore ses enfants, comme c'était le cas auparavant, ces deux expériences sont aujourd'hui vécues séquentiellement plutôt que simultanément. Il est plus rare aujourd'hui que jadis d'avoir déjà des petits-enfants alors qu'on a encore des enfants à domicile; nous traiterons de cette différence plus en détail ci-dessous.

Le nombre d'enfants : Plus on a d'enfants, plus il est probable que ses petits-enfants seront nombreux. Cependant les taux de fécondité au Canada ont chuté. On peut constater cette chute en observant le nombre moyen d'enfants chez trois cohortes de femmes dont la période de fécondité était close quand les données ont été recueillies (en 1991). Les femmes âgées de 65 à 69 ans en 1991 avaient eu en moyenne 3,36 enfants; pour celles qui étaient âgées de 55 à 64 ans, la moyenne était de 3,31; et pour celles qui étaient âgées de 45 à 54 ans, la moyenne était de 2,56. La moyenne, pour les femmes âgées de 35 à 44 ans, se situait à 2,02, mais ce chiffre augmentera certainement, étant donné que ces femmes vivaient encore leurs années de fécondité lors de la collecte de données (Statistique Canada, 1993 : 7). Les moyennes peuvent induire en erreur, parce qu'elles subissent l'effet de valeurs aberrantes-- dans le cas présent, la baisse du pourcentage de femmes ayant de nombreux enfants. Connidis (1996) a étudié les tendances relatives à la taille des familles pour la période allant de 1961 à 1991. Elle constate, en premier lieu, un déclin du nombre de femmes n'ayant aucun enfant, un seul enfant, ou cinq enfants et plus. Elle constate en second lieu une hausse du taux de femmes ayant deux ou trois enfants. Elle constate enfin qu'il existe toujours un nombre significatif de couples qui ont une famille nombreuse, soit quatre enfants ou plus. Connidis en conclut que la plupart des personnes non-célibataires auraient, comme par le passé, deux enfants ou plus. Ayant analysé l'Enquête sociale générale du Canada (1990), Rajulton et Ravanera (1995 : 127) en concluent ceci : « Il apparaît que la norme établie soit de deux enfants par famille. Une fois né le premier enfant, le second suit dans des délais assez courts (...) » Ces recherches mènent à croire que, dans les décennies à venir, la plupart des Canadiens non-célibataires auront l'occasion de devenir grands-parents, et que la plupart vivront effectivement cette expérience.

Combien d'enfants ont des grands-parents encore vivants ?

La plupart des jeunes enfants ont des grands-parents toujours vivants : en 1991, plus de 90 % des enfants âgés de 10 ans en Amérique du Nord avaient au moins un grand-parent en vie (McPherson, 1998 : 209). Ce taux, plus élevé que par le passé, est confirmé par les analyses de Ellen Gee (1990), qui a comparé les chiffres pour trois cohortes de naissance ayant, à 50 et à 60 ans, un parent encore vivant (ce qui implique que ces derniers sont susceptibles d'être également grands-parents). Gee a découvert que seulement le tiers des Canadiens nés en 1910 avaient, à l'âge de 50 ans, un parent survivant. Pour ceux qui sont nés en 1930, ce chiffre grimpait à près de 50 %, et on s'attend, pour la cohorte née en 1960, à ce que ce chiffre atteigne 60 %. À l'âge de 60 ans, les chiffres correspondants sont passés de 8 %, pour les personnes nées en 1910, à 16 %, pour les personnes nées en 1930, et on prévoit qu'ils atteindront 23 %, pour les personnes nées en 1960.

Combien d'adultes sont grands-parents ?

Selon une enquête menée en 1991 (McDaniel, 1994 : 113), la plupart des Canadiens plus âgés (76 % des 65 ans et plus) ont des petits-enfants, et la plupart d'entre eux en ont plus d'un. Seulement 5 % des Canadiens plus âgés ont un seul petit-enfant; 29 % ont de deux à quatre petits-enfants, 25 % en ont de cinq à neuf, et 18 % en ont dix ou plus. Parmi les Canadiens plus âgés qui ont des enfants, presque tous (soit plus de 90 %) ont également des petits-enfants (Connidis, 1989). Il est possible que la tendance vers une fertilité réduite parmi les jeunes adultes d'aujourd'hui fasse baisser légèrement ces chiffres à l'avenir, mais il demeure probable que la plupart des gens auront des petits-enfants, quoique probablement un peu moins, en moyenne, que les adultes plus âgés d'aujourd'hui.

L'expérience d'être grand-parent par alliance (suite à un remariage après un divorce ou après le décès d'un conjoint, dans l'une ou l'autre des générations adultes) est assez répandue, mais elle a fait jusqu'ici l'objet de peu de recherches. Szinovacz (1998) rapporte qu'aux États-Unis, presque les deux cinquièmes des couples ayant des enfants adultes ont au moins un grand-parent par alliance dans la famille immédiate. Les chiffres pour le Canada ne sont pas disponibles, mais quand on sait que le taux de divorce au Canada est inférieur à celui aux États-Unis, on peut s'imaginer que ces chiffres seraient un peu plus bas; il demeure probable qu'une minorité significative d'enfants et d'adultes plus âgés vivent ce type de relation.

À quel âge devient-on grand-parent ?

On devient grand-parent au milieu du cycle de vie, et non pas à un âge avancé. Les couples canadiens d'aujourd'hui deviennent généralement grands-parents à la fin de la quarantaine ou au début de la cinquantaine (Gee, 1991). Devient-on grand-parent plus jeune que par le passé ? Gee conclut que chez les Canadiens, on devient grand-parent plus jeune aujourd'hui qu'au début des années 1900, quoique certains chercheurs des États-Unis suggèrent que l'âge où l'on devient pour la première fois grand-parent est demeuré assez constant au cours du siècle (Hagestad, 1985; Sprey et Matthews, 1982). Cette différence peut être attribuée soit à des différences entre les deux nations, soit au fait que l'analyse de Gee reflète des configurations plus actuelles, du fait qu'elle utilise des données plus récentes. La tendance récente des femmes à devenir mères plus tardivement qu'auparavant peut nous mener à croire qu'une tendance analogue fait qu'on devient aussi plus tardivement grand-parent. Il est possible que ce soit le cas pour un certain nombre d'adultes qui sont au milieu de leur cycle de vie, mais les moyennes d'âge pour devenir grand-parent n'indiquent pas qu'une telle tendance soit généralisée.

Être grand-parent : Y a-t-il chevauchement avec d'autres rôles et responsabilités ?

Dans le passé, la période de procréation des femmes étant plus longue, il était courant de voir des grands-parents qui élevaient encore leurs propres enfants, ce qui est beaucoup moins fréquent aujourd'hui (Connidis, 1989; Hagestad, 1985). La différence est significative, car les grands-parents d'aujourd'hui ont plus de temps à consacrer à leurs petits-enfants. Quoiqu'on devienne généralement grand-parent dans la période dite du « nid vide », une étude canadienne (Gee, 1991) signale qu'une importante minorité de femmes (45,5 %) deviennent grands-mères pour la première fois alors qu'elles sont encore chargées d'enfant. Ainsi, un peu plus de la moitié des mères deviennent grand-mères après que leurs enfants adultes aient quitté le foyer, alors que près de la moitié ont simultanément des enfants à charge et des petits-enfants. Cependant, avec la naissance de chaque petit-enfant subséquent, il devient moins probable que les femmes aient encore des enfants vivant dans le ménage.

Comme on devient généralement grand-parent au milieu du cycle de vie, la plupart des femmes et des hommes ont encore un conjoint quand cette situation survient (Gee, 1991), et sont susceptibles d'avoir encore un conjoint vivant, pendant la petite enfance de certains sinon de tous leurs petits-enfants. Naturellement, au fil du temps, la plupart des grands-mères seront devenues veuves. Pour les mêmes raisons, la plupart des hommes et bon nombre de femmes seront encore actifs sur le marché du travail au moment où ils deviendront grands-parents. L'étude de Gee indique qu'environ 42 % des femmes occupaient un emploi à la naissance de leur premier petit-enfant. On peut s'attendre à voir une hausse de ce taux dans les années à venir, si l'on se fie au taux de participation au marché du travail des femmes d'aujourd'hui.

Quel serait « l'âge idéal » pour devenir grand-parent ?

L'étude de Gee (1991) signale à ce sujet une distinction claire entre les femmes déjà grands-mères et celles qui ne le sont pas : en réponse à une question sur « l'âge idéal pour devenir grand-mère », les premières étaient plus susceptibles d'offrir une réponse que les secondes. Les deux tiers des femmes déjà grands-mères ont fixé un « âge idéal », comparé à seulement la moitié des autres. Parmi celles qui ont répondu à la question, cet âge se situait entre 48 et 52 ans, selon que les répondants étaient ou non grand-mères; celles dans le second cas proposaient un âge plus avancé que les autres.

Est-on grand-parent pendant plus d'années que par le passé ?

Les grands-parents aujourd'hui-- et en particulier les grands-mères-- vivent plus longtemps et sont grands-parents pendant plus d'années que leurs homologues du début du XXe siècle. Devenant grands-parents au milieu du cycle de vie, bon nombre de grands-parents auront, de leur vivant, des petits-enfants adultes. Dans leur étude des structures familiales intergénérationnelles dans sept pays économiquement forts, Farkas et Hogan (1995) ont découvert que plus de la moitié des personnes âgées de 65 ans et plus ont un petit-enfant âgé d'au moins dix-huit ans. McPherson (1998 : 209) rapporte qu'en 1991, environ 75 % des répondants âgés de 20 ans avaient un grand-parent encore vivant. Ce chevauchement permet aux grands-parents d'entretenir des rapports d'adultes avec leurs petits-enfants et de partager le passage de ceux-ci vers le mariage et la naissance d'une génération subséquente.

Les femmes sont grands-mères plus longtemps que les hommes ne sont grands-pères; ceci est attribuable d'une part à leur durée de vie moyenne plus élevée, et d'autre part au fait qu'elles deviennent parents, et conséquemment grands-parents, plus jeunes que ne le font les hommes. Les femmes vivent leur rôle de grand-parent pendant leurs années de mariage et leurs années de veuvage, alors que les hommes sont plus susceptibles d'avoir encore une conjointe tout au long des années où ils sont grands-parents.

Que nous réserve l'avenir ?

Quoiqu'il soit toujours périlleux de prédire l'avenir, nous pouvons affirmer comme probable que les cohortes de femmes à venir vivront leur entrée dans le rôle de grand-mère dans des conditions différentes de celles des grands-mères d'aujourd'hui. Il est cependant difficile de prévoir les incidences de ces nouvelles conditions. On peut s'attendre à ce qu'un plus grand nombre des mères qui ont produit le baby-boom deviennent grands-mères (puisqu'elles ont eu davantage d'enfants), et ce à un âge moins avancé (puisqu'elles ont eu leur premier enfant plus jeune). Cependant, leur passage au rôle de grand-mère est fonction des caractéristiques de leur progéniture, les baby-boomers, qui sont plus souvent qu'avant sans enfants, se marient moins, et tendent à retarder ou à prolonger leurs années de fécondité. On peut donc prévoir que les mères du baby-boom seront moins susceptibles que leurs prédécesseurs immédiats de jouer simultanément le rôle de grand-parent et de parent, et qu'elles seront plus susceptibles d'être divorcées, et encore actives sur le marché du travail, au moment où elles deviendront grands-mères (Gee, 1991). Dans nos spéculations touchant la manière d'être grand-parent dans l'avenir, il convient également de signaler ceci : au Canada, un nombre toujours croissant d'enfants- environ la moitié au Québec et un tiers pour le Canada pris dans son entier- naissent de partenaires en union libre. Cela signifie qu'une minorité significative de personnes deviennent grands-parents par le biais des relations de cohabitation ou d'union de fait que vivent leurs enfants.

PERCEPTIONS ASSOCIÉES AU RÔLE DE GRAND-PARENT

Plusieurs études se sont intéressées aux significations attribuées par les grands-parents à leur rôle. Neugarten et Weinstein (1964) ont réparti ces diverses perceptions en cinq rubriques. Certains grands-parents vivaient cette expérience comme une sorte de « renouveau biologique », comme une occasion de revivre sa jeunesse. D'autres insistaient sur l'aspect d'un « déploiement de leur vie affective » qui leur donnait l'espoir d'être de meilleurs grands-parents qu'ils n'avaient été parents. Certains se voyaient comme des « personnes-ressources ». D'autres encore tentaient d'accomplir « par personne interposée » ce qu'ils n'avaient pas réussi à accomplir dans leur jeunes années. Enfin, certains grands-parents se sentaient « distants » et sans rapport intime avec leurs petits-enfants.

Kivnick (1983) a identifié d'autres façons d'investir ce rôle de sens ou de signification, signalant que certains grands-parents y rattachent des perceptions multiples. Les grands-parents pour qui les petits-enfants sont au cœur de leur vie voient le rôle de grand-parent comme « central » à leur vie. D'autres se voient comme un « aîné de la tribu », qui a pour rôle la survivance de l'histoire et des traditions familiales, et qui saura être de bon conseil pour ses petits-enfants.

Certains sont conscients de « la durée par la filiation », où la progéniture assure la longévité de la lignée familiale. La perception qu'on pourrait appeler « se relier avec son passé propre» fait que certains conçoivent l'expérience d'être grands-parents comme une manière de revivre leur propre passé, et notamment les expériences vécues avec leurs propres grands-parents. Enfin, certains grands-parents y voient une occasion d'exercer enfin leur « tolérance » et de se permettre d'être plus frivoles, plus indulgents avec leurs petits-enfants qu'ils n'ont pu l'être avec leurs enfants à eux.

Johnson (1983) a demandé à des grands-mères de décrire une « grand-mère-type » ainsi que les caractéristiques d'une « grand-mère idéale ». La grand-mère-type était perçue comme étant non seulement vieux jeu, mais également vieille. On voyait, au contraire, la grand-mère idéale comme étant enjouée, jeune de cœur, et investie de peu de responsabilités ou d'autorité à l'égard de ses petits-enfants; elle aurait une vie distincte de son rôle de grand-mère et les rapports avec ses petits-enfants seraient optionnels et gratifiants pour elle comme pour eux.

LES CONTACTS, LE SOUTIEN, ET L'INTIMITÉ AFFECTIVE

Quelle est la fréquence des contacts entre grands-parents et petits-enfants ?

La plupart des grands-parents entretiennent des contacts réguliers, sinon fréquents, avec leurs petits-enfants (Baydar et Brooks-Gunn, 1998). Dans la jeunesse des petits-enfants, les contacts avec leurs grands-parents se font par l'entremise de la génération intermédiaire. En 1990, 7 % des Canadiens adultes ne partageant pas un domicile avec leur mère la voyaient quotidiennement, 34 % la voyaient au moins une fois par semaine, et 23 % au moins une fois par mois. Il est raisonnable de croire que si les adultes en question ont de jeunes enfants, ceux-ci jouiront d'une fréquence de contacts du même ordre avec leurs grands-parents. Lorsque cette question est examinée du point de vue des 65 ans et plus, la fréquence des contacts semble supérieure. Certaines études ont révélé qu'au Canada, les deux tiers ou les trois quarts des personnes plus âgées ayant des enfants voient un enfant au moins une fois par semaine (Connidis, 1989 : 46; Rosenthal, 1987). Une enquête à l'échelle nationale, s'informant de l'enfant que les répondants voyaient le plus souvent, a appris que 57 % des répondant voyaient cet enfant au moins une fois par semaine, et qu'un autre 21 % le voyaient au moins une fois par mois (McDaniel, 1994 : 117).

La distance a un impact marqué sur la fréquence des contacts. Plus un enfant vit à proximité d'un parent, plus il est probable qu'il le verra régulièrement. En 1990, parmi les Canadiens vivant à 10 km ou moins de l'un de leurs parents, 80 % voyaient ce parent quotidiennement ou au moins une fois par semaine. Quand la distance était de 11 à 50 km, 52 % avaient des contacts quotidiens ou hebdomadaires. Cependant le taux chutait à 23 %, quand la distance atteignait 51 à 100 km (McDaniel, 1994).

Le contact entre les petits-enfants adultes et leurs grands-parents peut être étudié soit du point de vue du petit-enfant, soit de celui grand-parent. McDaniel (1994), s'appuyant sur une enquête à l'échelle nationale auprès des Canadiens âgés de 15 ans et plus, a examiné ces contacts en prenant pour point de référence le petit-enfant adulte. Il rapporte que, parmi les Canadiens ayant un grand-parent encore en vie, 39 % voyaient celui-ci plus d'une fois par mois, et 41 % le voyaient moins d'une fois par mois. Les 20 % restants n'avaient pas vu leurs grands-parents au cours des 12 mois précédant l'enquête. Les jeunes adultes (âgés de 15 à 24 ans) rapportaient avoir vu leurs grands-parents plus souvent que ne le l'avaient fait les adultes plus âgés. En ce qui a trait à leurs contacts téléphoniques ou épistolaires avec leurs grands-parents, 3 % des Canadiens avaient quotidiennement un tel contact, et 13 %, hebdomadairement. Un autre 22 % des répondants avaient ce type de contact mensuellement, et 33 % moins d'une fois par mois. Vingt-neuf pour cent des Canadiens rapportaient n'avoir eu aucun contact téléphonique ou épistolaire avec leurs grands-parents au cours des 12 mois précédant l'enquête.

Rosenthal (1987) a, pour sa part, adopté la perspective du grand-parent. Dans son enquête, elle demandait aux grands-parents âgés de 70 ans et plus à quelle fréquence ils voyaient un ou l'autre de leurs petits-enfants adultes (définis comme ayant 18 ans et plus). Les deux tiers environ des adultes plus âgés voyaient un de leurs petits-enfants adulte une fois par mois ou plus, et un tiers voyaient un de leurs petits-enfants adultes une fois par semaine ou plus.

Que font les grands-parents pour les petits-enfants ?

Les grands-parents partagent divers types d'activités avec leurs petits-enfants, et leur servent de ressource à la fois instrumentale et symbolique. Ils leur offrent des cadeaux, leur servent de gardiens d'enfants et de compagnons de jeu, leur font la lecture, leur transmettent les savoirs et les traditions du passé ainsi que les valeurs familiales et sociales, leur servent de confidents et de modèles de comportement; ils sont en mesure de confirmer les enfants dans leur développement et de les renseigner sur le monde extérieur (Brussoni et Boon, 1998). Les grands-parents incarnent la stabilité et la continuité; de ce fait, ils peuvent aider leurs petits-enfants à s'adapter à la perte de leurs parents ou à l'échec de leur mariage (Gladstone, 1988). Quand les instances de protection de la jeunesse décrètent qu'un enfant doit être retiré du ménage, le foyer d'un grand-parent figure au répertoire des milieux d'accueil possibles (Laird, 1979). Dans le cas d'enfants malades ou souffrant d'incapacités, les grands-parents sont en mesure de leur offrir une attention particulière et un support essentiel à leur développement (Berns, 1980).

Il est courant que les grands-parents, pour rendre service à leurs enfants, servent de gardiens pour leurs petits-enfants; il convient cependant de signaler que la grande majorité d'entre eux ne désirent pas être chargés à temps plein du soin des petits-enfants (Norris et Tindale, 1994 : 69). Dans une enquête menée en 1990, on demandait aux Canadiens à quelle fréquence ils prodiguaient des soins non rémunérés à des enfants ne vivant pas dans leur foyer. Quoique la question ne se bornait pas aux soins prodigués aux petits-enfants, on peut présumer que, dans le cas des personnes âgées de 45 ans et plus, c'est aux petits-enfants que seraient destinés une bonne partie de ces soins, puisque les neveux et nièces des répondants, tout comme les enfants de leurs amis, ne seraient normalement plus en âge d'exiger de tels soins (voir Fletcher, 1991). À cette question, 36 % des femmes canadiennes âgées de 45 à 54 ans disaient prodiguer de tels soins; ce chiffre grimpait à 42 %, pour les femmes âgées de 55 à 64 ans, puis retombait à 22 %, pour celles de 65 ans et plus. Pour les hommes, ces taux se chiffraient à 17 %, 28 %, et 14 %. Ceux qui prodiguaient une telle aide affirmaient le faire au moins une fois par mois. Il faut signaler que l'échantillon était tiré de l'ensemble de la population du Canada. Si on limitait l'échantillon aux Canadiens ayant des petits-enfants vivant à proximité, les pourcentages seraient certainement plus élevés.

Les grands-parents offrent aussi un soutien à leurs petits-enfants adultes. Dans une étude qui se penchait sur l'entraide entre les personnes plus âgées (70 ans et plus) et leurs petits-enfants adultes (18 ans et plus), Rosenthal (1987) a découvert que, bien que les taux d'aide aient été inférieurs à ceux qui avaient cours entre les parents plus âgés et leurs enfants, il demeurait qu'environ la moitié des adultes plus âgés rapportaient avoir aidé leurs petits-enfants adultes au cours des douze mois précédant l'enquête. On s'est penché sur dix formes d'aide. Cette aide, dispensée par les grands-parents au profit de leurs petits-enfants, prenait le plus souvent la forme d'une aide financière (23 % des grands-pères, 22 % des grands-mères), de conseils (respectivement 20 % et 18 %), et de support affectif (respectivement 20 % et 16 %).

Le soutien peut également prendre des formes indirectes. Le soutien affectif ou matériel offert par les grands-parents à leurs enfants adultes peut contribuer à réduire le niveau général de stress familial, ce qui profitera à leurs petits-enfants (Denham et Smith, 1989). C'est également parce qu'on peut faire appel à eux en cas d'urgence, et non seulement dans le quotidien, que les grands-parents représentent une ressource pour la famille. À titre d'exemple, citons Hagestad (1985), qui parle des grands-parents comme de la « Garde nationale des familles », et Troll (1983), qui en parle comme des « défenseurs des intérêts familiaux » qui, sans nécessairement dispenser une assistance régulière, se mobilisent immédiatement en réponse à un besoin familial perçu. Rosenthal (1987) propose que les grands-parents sont parfois perçus comme des « réservoirs » d'aide éventuellement disponible si le besoin s'en fait sentir. Hagestad (1985) propose une lecture semblable en disant que le simple fait d'être perçus comme disponibles pour leurs petits-enfants constitue une fonction importante des grands-parents. Dans le même ordre d'idées, Bengtson (1985) soutient que, par cette simple disponibilité, les grands-parents servent de médiateurs ou d'éléments dissuasifs en cas d'éventuels dérèglements familiaux. Leur seule présence peut contribuer à un sentiment de continuité familiale.

Que font les petits-enfants pour les grands-parents ?

Les petits-enfants peuvent servir de compagnons à leurs grands-parents, atténuer leur solitude, et les aider à rester au fait des nouvelles tendances et des valeurs culturelles en mutation. Les grands-parents peuvent retirer un plaisir des réussites de leurs petits-enfants et une satisfaction de leur avoir apporté une aide matérielle ou non matérielle (Neugarten et Weinstein, 1964). Les grands-parents peuvent se sentir rajeunir à leur contact, et en tirer un sentiment de continuité par rapport à la lignée familiale (Johnson, 1983). Les grands-mères interrogées par Johnson (1983), relativement à ce que leur apportaient leurs petits-enfants, ont répondu majoritairement que leur plus grand plaisir s'exprimait en termes «d'amour». Les grands-parents ne s'attendent pas forcément à une aide de nature pratique de la part de leurs petits-enfants. Cependant, certains indices laissent croire qu'ils comptent sur leur soutien en situation de crise et que leurs petits-enfants se sentent dans l'obligation de les secourir en de telles circonstances (Robertson, 1976). C'est d'affection et d'attention, plus que d'une aide tangible, que les grands-parents expriment le désir (Norris et Tindale, 1994 : 71; Barranti, 1985; Langer, 1990). Les études, peu nombreuses, axées sur les petits-enfants adultes, indiquent que le rapport grand-parent/petit-enfant demeure affectueux (Hodgson, 1992), que les petits-enfants adultes sont désireux d'entretenir des contacts actifs, et qu'ils sont disposés à offrir une aide tant affective que matérielle (Troll, 1985).

Certains grands-parents reçoivent en effet une aide tangible de la part de leur petits-enfants, quoique cela ne soit pas courant. La documentation à ce sujet n'est pas abondante, mais il est probable que les grands-parents plus âgés qui en ont besoin reçoivent une aide tangible de la part de leurs enfants et de leurs petits-enfants. En 1995, 62 % des Canadiens plus âgés recevaient une aide quelconque au chapitre des travaux domestiques et autres besoins personnels. Parmi ceux qui recevaient une telle aide, 12 % affirmaient qu'ils étaient aidés par l'un de leurs petits-enfants (Statistique Canada, 1997 : 32). L'étude susmentionnée de Rosenthal (1987) relève le fait qu'environ la moitié des adultes plus âgés disaient avoir reçu de l'aide d'un petit-enfant adulte au cours de l'année précédant l'étude. On a relevé, parmi les types d'aide les plus souvent signalés, une aide aux chapitres des soins personnels (20 %, tant pour les grands-pères que pour les grands-mères), des travaux domestiques (17 % et 22 %) et des réparations domiciliaires (10 % et 14 %). Dix-sept pour cent des grands-pères et huit pour cent des grands-mères rapportaient avoir reçu un soutien affectif.

Norris et Tindale (1994) ont signalé qu'alors que les grands-parents procurent une aide à leurs enfants et leurs petits-enfants adultes, les grands-parents qui sont relativement jeunes, en santé et solvables reçoivent peu d'aide matérielle en retour. Ils souhaitent plutôt recevoir affection et attention (Barranti, 1985). Les auteurs Norris et Tindale offrent l'interprétation suivante : « Les grands-parents semblent voir la chose à long terme; ils aident aujourd'hui les jeunes générations selon les besoins de celles-ci, et comptent qu'une aide leur sera accordée en retour quand le besoin s'en fera sentir » (Norris et Tindale, 1994 : 71; Ingersoll-Dayton et Antonucci, 1988).

De quelle nature sont les liens entre grands-parents et petits-enfants ?

Les études portant sur les rapports entre grands-parents et petits-enfants rapportent, règle générale, que la plupart des grands-parents ressentent de l'affection pour tous leurs petits-enfants, mais que souvent ils sont particulièrement liés à l'un d'entre eux (Cherlin et Furstenberg, 1985; Fingerman, 1998). Parallèlement, la plupart des petits-enfants, jeunes et adolescents, ressentent de l'affection pour leurs grands-parents (Brussoni et Boon, 1998; Van Ranst, Verschuereq et Marcoen, 1995), mais un de leur grands-parents leur est particulièrement cher (Matthews et Sprey, 1985).

Une étude canadienne (Boon et Brussoni, 1996) s'est penchée sur l'affection qui lie les petits-enfants d'âge universitaire à leurs grands-parents. On a demandé aux répondants de songer au grand-parent auquel ils se sentaient le plus liés. Ce sont les grands-mères maternelles qui ont été identifiées plus souvent que tout autre grand-parent. En second lieu, mais à bonne distance, se situaient les grands-mères paternelles, suivies des grands-pères maternels et des grands-pères paternels. (L'étude n'a pas établi si les grands-pères des répondants étaient encore en vie, ce qui a pu avoir une incidence sur leurs choix.) Plus de la moitié des grands-parents habitaient à bonne distance des répondants (soit dans une autre province, soit à l'étranger), alors qu'environ le tiers résidaient dans la même ville qu'eux. Dans cette étude, la proximité n'était pas liée au degré d'affection exprimé. L'analyse des facteurs liés au degré d'affection exprimé a conduit les auteurs à constater que les perceptions qu'avaient ces jeunes adultes de l'attitude de leur grand-parent préféré face à leur relation avaient une forte incidence sur la relation. Les chercheurs ont trouvé une forte corrélation, par exemple, entre le degré d'importance accordée par le grand-parent à la relation (de l'avis du répondant) et le degré d'affection qui marquait la relation (toujours de l'avis du répondant). Les petits-enfants percevaient leur grand-parent comme exerçant une plus grande influence quand ils se disaient proches de lui que si le lien était plus ténu, et ils entretenaient, dans le premier cas, des contacts plus nombreux et variés; ils voyaient plus souvent leurs grands-parents, leur parlaient plus souvent au téléphone, et partageaient avec eux des activités plus variées. Les activités sociales comme, par exemple, les rencontres de familles, les visites rendues aux amis et parents, les soupers au restaurant et les jeux de cartes ou autres, étaient les activités les plus souvent citées (Brussoni et Boon, 1998).

Nous disposons de peu d'informations touchant la perception des petits-enfants adultes quant à l'influence exercée sur eux par leurs grands-parents. L'étude citée ci-dessus demandait aux répondants de réfléchir sur l'influence qu'avait eue sur leurs valeurs ou leurs convictions le grand-parent de qui ils se sentaient le plus proche. L'influence la plus souvent citée se situait au niveau des idéaux familiaux, des convictions morales et de l'éthique de travail (Brussoni et Boon, 1998). Bien peu des répondants estimaient que leur grand-parent le plus proche avait influencé de façon significative leurs convictions touchant la politique ou la sexualité. En termes des bienfaits qu'ils avaient retirés de la relation, les répondants citaient, en tête de liste, un sens de l'histoire familiale, suivie par le sentiment d'être accepté sans réserves, une perception accrue de la signification du vieillissement, des conseils utiles et sages, et une aide à la compréhension de leurs parents. «Plus les jeunes adultes ressentent comme forte et satisfaisante la relation avec leur grand-parent le plus proche, plus ils perçoivent ce grand-parent comme porteur d'influence dans leurs vies » (Brussoni et Boon, 1998).

Si la recherche démontre clairement que les grands-parents et leurs petits-enfants jouissent de relations solides et satisfaisantes, ce portrait général masque d'énormes variations. Deux facteurs qui restent à étudier sont le rapport des grands-parents avec leurs enfants adultes, et le rôle d'intermédiaire joué par ces derniers. Ces facteurs de diversité dans les relations entre grands-parents et petits-enfants seront examinés, parmi plusieurs autres, dans la section qui suit.

FACTEURS INFLUANT SUR LA DIVERSITÉ DES RAPPORTS POSSIBLES ENTRE GRANDS-PARENTS ET PETITS-ENFANTS

La plupart des grands-parents et des petits-enfants sont liés par des rapports d'affection et jouissent d'interactions continues; cependant, ces liens sont marqués d'une grande diversité (Bengtson et Robertson, 1985). Une étude de Cherlin et Furstenberg (1985) identifie un éventail de styles qu'adoptent les grands-parents à l'égard de leurs petits-enfants adolescents. Certains grands-parents sont « détachés » et ont peu de contacts avec leurs petits-enfants; d'autres sont « passifs », ayant avec leurs petits-enfants des contacts réguliers mais superficiels; d'autres enfin sont « actifs » et sont liés de très près à la vie quotidienne de leurs petits-enfants. Plusieurs facteurs influencent le vécu des relations entre grands-parents et petits-enfants. Nous nous pencherons sur quatre de ces facteurs : les facteurs sociaux, l'état de santé des grands-parents, le rôle de la génération intermédiaire et les facteurs touchant la situation de la famille.

Quelle est l'influence des facteurs sociaux sur la diversité des rapports possibles ?

Plusieurs facteurs sociaux influencent directement ou indirectement le degré d'intimité et les interactions qui lient les grands-parents et leurs petits-enfants, et notamment : la proximité géographique; le sexe et la filiation (par la mère ou par le père); l'âge, l'étape de vie et l'âge des grands-parents à la naissance des petits-enfants; la situation matrimoniale ou relative à l'emploi; la race ou l'ethnie; et les rapports qu'ont entretenu les grands-parents avec leurs propres grands-parents.

La proximité géographique

De nombreuses études ont confirmé que la proximité géographique a une incidence sur le contact entre grands-parents et petits-enfants. Les grands-parents qui habitent à proximité ont davantage d'occasions de voir leurs petits-enfants et d'interagir avec eux (Cherlin et Furstenberg, 1986; Fischer, 1983). Une intimité plus grande se forge ainsi pendant que les petits-enfants sont en bas âge, et elle perdure généralement pendant les années d'adolescence (Matthews, 1983). Une étude de Hodgson (1992) révèle que la proximité géographique continue à jouer un rôle quand les petits-enfants deviennent adultes. De nombreux petits-enfants interrogés par Hodgson ont rapporté que le degré d'intimité qu'ils entretiennent avec leurs grands-parents est relié à la possibilité d'avoir avec eux des contacts personnels.

Souvent, les grands-parents vivent à proximité de certains, au moins, de leurs petits-enfants. Il est cependant rare qu'ils partagent le même logement. Les Canadiens préfèrent nettement le maintien de domiciles distincts pour chaque générations adulte; il est donc rare de voir des ménages abritant à la fois grands-parents et petits-enfants. Un chiffre estimatif fondé sur les données du Recensement du Canada de 1996 évalue à 2,7 % le nombre de ménages canadiens comportant des membres de trois générations d'une même famille (Institut Vanier de la famille, à paraître). De tels arrangements semblent légèrement plus fréquents aux États-Unis : Szinovacz (1998) rapporte qu'aux États-Unis, 3,3 % de tous les adultes vivent dans des ménages comportant des petits-enfants et 4,7 % vivent dans des ménages comportant trois générations ou plus. Parmi les adultes qui sont grands-parents, 26 % des grands-mères qui sont de race noire, et seulement 7 % des grands-mères qui sont de race blanche, vivent dans de tels ménages. Dans la majeure partie des ménages comportant des petits-enfants, c'est le grand-parent qui est le chef du ménage (82 % aux États-Unis, parmi les grands-parents de race blanche qui partagent un logement avec des enfants). L'enfant adulte dans une telle situation était le plus souvent une femme alors sans conjoint; il n'est cependant pas rare que ce genre de ménage n'inclut ni le père ni la mère des petits-enfants.

Quoique nous ne disposions pas de données précises sur la distance qui sépare les domiciles des grands-parents de ceux de leurs petits-enfants, nous savons quelle distance les sépare des domiciles de leurs enfants. Nous pouvons nous appuyer sur ces données en tant qu'indicateur de la proximité des grands-parents et des petits-enfants. Malgré la perception fort répandue selon laquelle nos familles sont géographiquement très éparpillées, plus de la moitié des Canadiens âgés de 15 ans et plus, lorsqu'ils n'habitent plus avec leurs parents (ou avec l'un d'entre eux) élisent domicile à moins de 50 km de distance de ces derniers et, de ce nombre, la plupart habitent à moins de 10 km (McDaniel, 1994). Il convient cependant de signaler que de 15 % à 23 % de l'échantillon vit à une distance de plus de 1 000 km. Par ailleurs, si l'on utilise pour point de référence les personnes plus âgées, les données nous apprennent que les personnes âgées vivent, souvent, très près d'au moins l'un de leurs enfants. En réponse à une question touchant la distance qui les séparait de l'enfant avec qui ils entretenaient les contacts les plus assidus, environ la moitié des Canadiens rapportaient vivre à moins de 10 km de cet enfant; 22 % vivaient à une distance de 11 à 50 km (McDaniel, 1994). La plupart des gens âgés ont plus d'un enfant, et s'ils vivent à proximité d'au moins un de ces enfants, ils peuvent également avoir des enfants vivant à plus grande distance. Une étude canadienne (Rosenthal, 1987) a en effet révélé que, parmi les adultes âgés de 70 ans et plus qui avaient des enfants, seulement 11 % n'avaient aucun enfant vivant à une heure et demie ou moins de distance. Parmi les autres, en excluant ceux qui avaient un seul enfant et ceux qui avaient encore à demeure des enfants à charge, 42 % disaient que tous leurs enfants adultes demeuraient à une heure et demie de distance ou moins; 58 % disaient que certains de leurs enfants demeuraient à l'intérieur de cette distance et que certains autres de leurs enfants habitaient plus loin. En d'autres mots, il est rare que tous les enfants adultes vivent loin de leurs parents. Une dispersion partielle est la plus courante, et pour une minorité significative, tous les enfants adultes demeurent à une heure et demie ou moins de chez leurs parents. Il est raisonnable d'en inférer que, quand tous les enfants d'un couple auront atteint la fin de leurs années de fécondité, certains des petits-enfants habiteront à proximité, et d'autres habiteront plus loin; le détail de ces configurations reste encore à établir par le biais de la recherche.

Le sexe et la filiation

Les hommes et les femmes ressentent leur vécu familial de façons distinctes, et cela est également vrai des grands-pères et des grands-mères. Il est difficile de saisir et d'évoquer clairement ces différences, puisque les efforts pour ce faire risquent toujours de réduire à une banale description des faits des expériences qui sont, par leur nature, complexes. Cela dit, nous pouvons nous risquer à signaler certaines distinctions entre le vécu des grands-parents selon leur sexe. Certaines de ces distinctions ont déjà été abordées dans la section dédiée à la démographie : la longévité des femmes leur permet d'être grands-parents sur une plus longue période que les hommes; les femmes deviennent parent à un âge moins avancé que les hommes et, de ce fait, deviennent grands-parents plus jeunes; les femmes survivent le plus souvent à leurs maris, et ainsi passent quelques années à titre de « grands-mères seules ». De plus, les grands-mères attachent au fait d'être grand-parent des significations différentes de celles des grands-pères (Kivnick, 1982).

De plus, le genre de soutien qu'accordent les grands-parents à leurs petits-enfants semble en partie varier selon le sexe. Une étude menée par Thomas (1986) a révélé que les grands-pères étaient plus enclins que les grands-mères à prodiguer des conseils à leurs petits-enfants. Hagestad (1985) a aussi découvert que les conseils prodigués par les grands-pères étaient de nature plus fonctionnelle; ils prodiguent, par exemple, des conseils touchant l'instruction, la vie professionnelle et les finances. Les grands-mères, pour leur part, disposaient d'un éventail plus large de sujets de discussion avec leurs petits-enfants, incluant les rapports interpersonnels, et notamment les rapports d'amitié et les rapports familiaux. Hagestad propose que certaines de ces différences peuvent être attribuables à la cohorte particulière à laquelle appartenaient les grands-parents, ce qui implique que les grands-parents nés à des époques différentes peuvent adopter des comportements différents envers leurs petits-enfants. Gee (1991) tire des conclusions du même ordre : son étude à l'échelle du Canada conclut que des facteurs sociaux et historiques influencent la transition vers le rôle de grand-mère.

En Amérique du Nord, le lien mère-fille est généralement plus intime que tous les autres liens parent-enfant. On pourrait en conclure que le lien grand-mère/petite-fille serait le plus serré de tous les liens entre ces générations. Cependant, la recherche ne confirme pas cette conclusion intuitive. En examinant, en premier lieu, le sexe du petit-enfant, plusieurs études ont conclu que le lien grand-mère/petite-fille ne différait pas en substance du lien entre grand-mère et petit-fils, pour ce qui est de l'intimité et de l'affection que ces liens impliquent (Matthews, 1983; Silverstein et Long, 1998; Hartshorne et Mancaster, 1982; Van Ranst, Verschueren et Marcoen, 1995). Ce qui est déterminant, selon certaines études, c'est le sexe du grand-parent. Dans une étude portant sur les petits-enfants qui sont de jeunes adultes, Roberto et Stroes (1992) ont découvert que les petits-enfants des deux sexes ressentaient un lien plus fort avec leurs grands-mères qu'avec leurs grands-pères. Les petits-enfants avaient davantage d'interactions avec leurs grands-mères, et ces dernières avaient sur eux une influence plus grande au chapitre du développement de leurs valeurs. Une étude menée en Belgique auprès de petits-enfants adolescents n'a, pour sa part, fait ressortir aucune différence au chapitre de leurs perceptions du lien qui les unissaient à leurs grands-mères ou à leurs grands-pères (Van Ranst, Verschueren et Marcoen, 1995).

La filiation imprime également sa trace sur les rapports entre grands-parents et petits-enfants. Le terme « filiation » renvoie à la lignée ou à l'ascendance familiale. Étant donné la prédominance du lien mère-fille dans les systèmes de parentalité de l'Amérique du Nord, les liens ont tendance à être plus forts du côté maternel que du côté paternel. On pourrait croire que cette « inclinaison » vers la lignée maternelle tendrait à « avantager » les grands-parents maternels. À titre d'exemple, comme les filles ont davantage de contacts avec leurs mères que n'en ont les fils, ceci pourrait permettre aux grands-mères maternelles de voir leurs petits-enfants plus souvent que ne le font les grands-parents paternels. Les recherches à ce sujet ne sont pas nombreuses, mais certaines données indiquent que les relations entre grands-parents et petits-enfants sont effectivement plus intimes du côté maternel. Matthews (1983) signalait que la majorité des jeunes adultes de son échantillon rapportaient se sentir le plus proches de leur grand-mère maternelle, puis de leur grand-père maternel, lequel était suivi de leur grand-mère paternelle et de leur grand-père paternel. Semblablement, Van Ranst, Verschueren et Marcoen (1995) ont découvert que les petits-enfants auprès desquels ils enquêtaient sentaient un plus fort lien affectif avec leurs grands-parents maternels qu'avec leurs grands-parents paternels.

L'âge, l'étape de la vie et l'âge où on devient grand-parent

Matthews et Sprey (1984) insistent sur l'importance qu'il y a à tenir compte à la fois de l'âge des petits-enfants et de l'âge des grands-parents, dans toute analyse de la nature de leurs relations. Ils signalent qu'être le grand-parent d'un bambin de 5 ans n'est pas la même chose qu'être le grand-parent d'un adolescent ou d'un adulte de 25 ans.

Troll (1980) a découvert que les grands-parents âgés de 50, 60 ou 70 ans avaient une attitude plus positive à l'égard de leur situation que les grands-parents âgés de 40 ans ou de 80 ans. Elle suggère que les plus jeunes des répondants ne se sentaient pas prêts à assumer ce rôle (nous en reparlerons plus loin), alors que les grands-parents très âgés avaient du mal à faire front au degré d'énergie de leurs petits-enfants. Neugarten et Weinstein (1964) ont découvert que les grands-parents plus âgés étaient plus susceptibles de jouer un rôle dit « formel », alors que les grands-parents les plus jeunes cherchaient à entretenir avec leurs petits-enfants des relations moins formelles, fondées sur le plaisir réciproque des parties, ou encore étaient assez distants de leurs petits-enfants, auquel cas les contacts étaient moins fréquents et plus irréguliers. Les recherches menées par Robertson (1977) ont montré que les grands-mères plus âgées étaient plus susceptibles d'avoir un rôle « individualisé ». Ce sont elles qui voyaient le plus souvent leurs petits-enfants, et elles percevaient leur rôle de grand-parent comme central à leur vie. Les grands-parents plus jeunes, plus enclins à occuper leur rôle de manière « symbolique », étaient plus engagés dans leurs autres activités et insistaient moins que les grands-parents plus âgés sur l'importance de leur rôle de grand-parent.

L'étude de Silverstein et Long (1998) indique que les grands-parents très âgés n'ont qu'un contact limité avec leurs petits-enfants adultes, sans cependant que ceci n'affecte l'affection ni l'intimité de leurs liens. Ces chercheurs ont également découvert qu'en cas de maladie affectant ces grands-parents, la fréquence de contacts peut devenir plus élevée, ce qui indique que les petits-enfants adultes demeurent pour eux une source importante de soutien. Holladay et coll. (1998) suggèrent que la relation entre grands-parents et petits-enfants est marquée d'étapes. Les jeunes femmes interrogées signalaient que le fait de partager avec leurs grands-mères des activités telles qu'un voyage ou de longues vacances, ou le fait de vivre une maladie ou un deuil au sein de la famille, ou encore le fait de se trouver en désaccord sur une question fondamentale, modifiait la nature du lien qui les unissait.

Certains chercheurs ont pu établir, en ce qui a trait aux liens entre grands-parents et petits-enfants, une distinction entre les effets attribuables à l'âge chronologique et les effets dépendant de l'étape de vie. Sprey et Matthews (1982) suggèrent que, dans l'analyse des interactions entre grands-parents et petits-enfants, il convient de tenir compte de trois étapes de vie significatives pour ces derniers : la première enfance; la seconde enfance et la première adolescence; la seconde adolescence et l'âge adulte. Les besoins et les caractéristiques tant des petits-enfants que des grands-parents tendent à varier selon les étapes de la trajectoire de vie (Barranti, 1985). Par exemple, à l'adolescence et au début de l'âge adulte, les petits-enfants peuvent réduire la fréquence de leurs contacts avec leurs grands-parents, en raison de l'importance que prennent pour eux leurs préoccupations et leurs relations extra-familiales (Roberto et Stroes, 1992). Cependant, dans son étude de 1992, Hodgson suggère qu'au fil du temps, les petits-enfants se rapprochent de leurs grands-parents et en viennent à entretenir avec eux des rapports adultes.

Certains chercheurs ont proposé que les gens réagissent au fait de devenir grands-parents différemment, selon que le passage se produit au moment «juste » ou non. Hagestad et Burton (1986) décrivent un passage se produisant « au moment juste » comme celui où l'on devient grand-parent au moment où l'on l'avait prévu. Dans son étude, menée au Canada, Gee (1991) a relevé que, pour les répondants, le moment « juste » pour devenir grand-mère se situait, en moyenne, à l'âge de 48 ans. Cependant, ce chiffre varie selon certaines caractéristiques sociales telles que la classe, la race et l'ethnie. On a pu montrer, par exemple, qu'aux États-Unis, l'accession au rôle de grand-parent ou d'arrière-grand-parent s'effectue plus tôt pour les personnes de race noire que pour les personnes de race blanche (Szinovacz, 1998). Quand on devient grand-parent au moment « juste », on peut compter sur le fait que ses amis et ses pairs soient grands-parents en même temps que soi; on peut alors comparer ses expériences et s'offrir un soutien réciproque. Si, au contraire, on devient grand-parent « trop tôt » ou « trop tard », on peut se sentir mal préparé à jouer ce rôle et moins accueillant à l'égard de ce changement de vie. Cette situation peut devenir particulièrement malaisée pour des grands-parents à qui revient la charge principale de leurs petits-enfants (voir ci-dessous) et qui se trouvent, conséquemment, en état de « surcharge de rôles » (Burton et Bengtson, 1985).

Situation maritale et situation relative à l'emploi

L'incidence de la situation maritale des grands-parents sur les relations qu'ils entretiennent avec leurs petits-enfants est encore mal documentée. On dispose de peu de renseignements sur les répercussions que peuvent avoir sur ces relations le fait d'être encore marié ou d'être en état de veuvage. La documentation sur les effets d'un divorce des grands-parents est lacunaire aussi, quoique Kalish et Visher (1981) ont signalé que le taux de divorce dans cette génération est à la hausse; il faut cependant mentionner que les répercussions d'un divorce dans la génération intermédiaire sur le lien entre grands-parents et petits-enfants ont été largement étudiées (voir ci-dessous). Dans leur étude sur les grands-mères chargées du soin de leurs petits-enfants, Baydar et Brooks-Gunn (1998) ont découvert que celles-ci étaient le plus souvent sans conjoint, alors que celles qui prodiguaient à leurs petits enfants des soins non primaires étaient, plus fréquemment, encore mariées.

Il y a également des lacunes documentaires en ce qui a trait à l'incidence que le fait d'être sur le marché du travail ou non peut avoir sur le rôle de grand-parent. Comment le fait d'être encore actif sur le marché du travail ou déjà à la retraite modifie-t-il le rôle joué par les grands-parents ? La situation des grands-mères revêt à cet égard une importance particulière. Étant donné les taux élevés de participation au marché du travail des femmes en âge d'être grands-mères (en 1991, 49,7 % des femmes âgées de 55 à 60 ans et 27,9 % des femmes âgées de 60 à 64 ans), plus de grands-mères sont aujourd'hui actives sur le marché du travail que dans les décennies passées. Alors qu'en 1971, 44,4 % des femmes âgées de 45 à 54 ans effectuaient un travail rémunéré, ce taux est passé à 55,9 % en 1981, puis à 71,8 %, en 1991 (Rosenthal et coll., sous presse). On ignore cependant presque tout des répercussions que peuvent avoir ces changements sur la nature des rapports qu'entretiennent les grands-parents et leurs petits-enfants.

La race ou l'ethnie

Nous ne disposons d'aucune donnée sur les variations du vécu des grands-parents selon la race, au Canada. Les données recueillies aux États-Unis sont cependant susceptibles de nous éclairer. Dans leur étude touchant les styles adoptés par divers grands-parents, Cherlin et Furstenberg (1985) ont découvert que les grands-parents noirs jouaient plus souvent un rôle actif auprès de leurs petits-enfants que ne le faisaient les populations blanches ou les autres populations non blanches. Selon les auteurs, cet état de chose est en partie attribuable au plus haut taux de familles à parent unique parmi les Noirs, mais ils signalent également que les grands-parents noirs, et en particulier les grands-mères, jouent également un rôle significatif au sein des familles biparentales.

Une autre étude, celle de Ashton (1996), a établi que les grands-mères noires demandaient plus volontiers l'aide de leurs petits-enfants adultes (que ce soit pour les courses, pour des conseils, ou pour de l'appui financier) que ne le faisaient les grands-mères blanches. L'auteur affirme que ces différences peuvent être attribuables, soit au fait que les grands-mères noires se trouvent en difficulté financière, soit au fait qu'elles sont plus susceptibles de se trouver en relation parentale avec leurs petits-enfants (la question des grands-parents chargés d'enfants sera traitée ci-dessous).

Une étude de Kivett (1991) suggère que le fait d'être grand-parent joue un rôle plus central dans la vie des hommes noirs plus âgés qu'il ne le fait chez les hommes blancs. Les premiers avaient davantage de contacts avec leurs petits-enfants, leur étaient d'un plus grand soutien, et attendaient d'eux un soutien plus important.

Cagney et Agree (1999) ont mené récemment une enquête sur les différences selon la race, dans l'usage des services de soins de santé. Ils ont découvert que la présence de petits-enfants réduisait la demande des grands-parents, et en particulier des grands-parents noirs, au chapitre des soins à domicile. Ces auteurs croient que cet état de choses s'explique peut-être par le fait que des petits-enfants adultes se chargent du rôle de soignants familiaux.

Vu l'hétérogénéité ethnique qui caractérise la société canadienne, on peut s'étonner de la pénurie de recherches s'intéressant de façon particulière aux variations des rôles de grands-parents selon les ethnies. Des carences parallèles existent quant aux recherches sur les différences ethniques au chapitre des familles vieillissantes. On peut affirmer, certes, que l'expérience d'être grand-parent variera selon qu'on est né ou non au Canada, selon les schémas culturels du pays d'origine et selon le degré d'attachement des grands-parents ainsi que des petits-enfants à leurs traditions ethnoculturelles. Il convient de tenir compte, dans toute étude qui s'intéresse aux différences ethniques ou raciales et à leur incidence sur la fonction de grand-parent, du fait que si certaines différences peuvent être mises au compte des traditions culturelles, d'autres peuvent être issues des différences socioéconomiques et des inégalités sociales (Rosenthal, 1986). À titre d'exemple, un fort degré d'investissement des grands-parents dans le soin des enfants peut indiquer un besoin économique de la part de l'enfant adulte plutôt qu'un rôle culturel propre au groupe ethnique en cause; au demeurant, les facteurs culturels et économiques peuvent tous deux être en cause. Pour utiliser un second exemple, on pourrait croire que les ménages comportant trois générations reflètent une préférence culturelle, mais ils peuvent tout autant représenter la solution à des problèmes économiques, particulièrement dans le cas de personnes nouvellement arrivées au Canada.

FACTEURS INFLUANT SUR LA DIVERSITÉ DES RAPPORTS POSSIBLES ENTRE GRANDS-PARENTS ET PETITS-ENFANTS
(SUITE)

Les rapports des grands-parents avec leurs propres grands-parents

En l'absence de recherches poussées touchant l'influence que peut avoir la nature des relations qu'on a eues avec ses propres grands-parents sur sa façon d'être grand-parent, on peut toutefois s'imaginer que les relations heureuses se transmettent d'une génération à l'autre. La question serait de savoir si le fait d'avoir eu jadis avec ses grands-parents des relations positives (ou négatives) mène à avoir des relations de même nature avec ses petits-enfants. King et Elder (1997) ont découvert que d'avoir eu des relations précoces avec ses grands-parents, qu'elles aient été positives ou non, est un facteur qui joue sur sa propre manière d'être grand-parent. Les personnes plus âgées qui ont connu leurs grands-parents étaient plus susceptibles de partager des activités avec leurs petits-enfants, le moment venu; elles étaient également plus promptes à leur fournir une assistance de nature instrumentale, et plus portées à jouer le rôle de mentor et de compagnon.

Kivnick (1982) a découvert que la signification que prenait le fait d'être grand-parent était fonction à la fois du sexe et des expériences vécues dans la petite enfance. Les grands-mères qui avaient eu un lien affectueux avec leurs propres grands-parents étaient plus susceptibles de considérer leur rôle de grand-parent comme central à leurs vies, comme une occasion de servir de ressource à leurs petits-enfants et comme une façon de revivre le passé et de se rappeler leurs propres grands-parents. Les grands-pères dans la même situation étaient plus susceptibles d'y voir une occasion de procurer du plaisir à leurs petits-enfants, ou de les « gâter ».

Quelle est l'influence du facteur santé sur la diversité des rapports possibles ?

Certains indices nous autorisent à penser que l'état de santé des grands-parents affecte la nature de leurs rapports avec leurs petits-enfants. Kahana et Kahana (1971) font mention d'une étude menée par Kahana et Coe, laquelle signale des variations au chapitre de la fréquence des contacts entre petits-enfants et grands-parents selon que ces derniers vivent dans la communauté ou dans des installations de soins prolongés. Les auteurs laissent entendre que le fait, pour des grands-parents, de pouvoir vivre leur rôle de manière physiquement active, peut avoir contribué à augmenter le nombre de contacts signalés, quand les grands-parents vivent au sein de la communauté.

Il est possible que le fait d'être physiquement fonctionnel puisse être un facteur plus important que l'état de santé en soi. Dans une étude circonscrite menée au Canada, Longo (1998) a découvert que les grands-parents et les petits enfants jouissant déjà de liens affectueux maintenaient ces liens suite au relogement du grand-parent dans une installation de soins prolongés. Les parents souffrant de troubles physiques, mais non de troubles cognitifs, continuaient à procurer un soutien émotif, et parfois un soutien financier, à leurs petits-enfants.

Quelle est l'influence du rôle de la génération intermédiaire sur la diversité des rapports possibles ?

On ne devient pas grand-parent par ses efforts propres, mais plutôt suite à la décision des ses enfants de fonder une famille (Sprey et Matthews, 1982; Matthews et Sprey, 1984). C'est pourquoi le lien entre grands-parents et petits-enfants est intrinsèquement indirect, et sensible à l'influence de la génération intermédiaire. Plusieurs études mentionnent que, surtout dans la petite enfance, les contacts face-à-face ne se produisent qu'en présence des parents de l'enfant. Wood et Robertson (1976) ont découvert que la majeure partie des activités conjointes des grands-parents et des petits-enfants s'accomplissent en présence des parents, alors que Robertson (1975) signale que ce sont les petits-enfants et leurs parents qui initient la plupart des interactions entre grands-parents et petits-enfants.

Si des tensions se font sentir entre les grands-parents et leurs enfants, les grands-parents peuvent se retrouver privés de contacts avec leurs petits-enfants. Kornhaber (1985) a étudié comment des relations tendues entre les grands-parents et leurs enfants peuvent affaiblir les liens entre ces mêmes grands-parents et leurs petits-enfants. Plusieurs études indiquent que les contacts directs entre grands-parents et petits-enfants subissent le contrecoup des conflits entre les conjoints de la génération intermédiaire. Gladstone (1989), par exemple, signale que dans les cas de dislocations familiales marquées par l'amertume, si le conjoint qui se voit confier la garde légale interdit l'accès à son conjoint, les parents de ce denier peuvent également se voir refuser cet accès.

Le rôle de médiateur dévolu à la génération intermédiaire, lequel est à son plus fort quand les petits-enfants sont tout jeunes, tend à s'atténuer quand ces derniers sont adolescents et à décroître encore quand ils atteignent l'âge adulte (Sprey et Matthews, 1982); les relations deviennent alors fonction de la volonté plutôt que d'une obligation (Roberto et Stroes, 1992). Il demeure que les sentiments réciproques des grands-parents et des petits-enfants sont marqués par les sentiments que les uns ou les autres semblent avoir à l'égard de la génération intermédiaire (Miller et Cavanaugh, 1990). Thompson et Walker (1987) ont établi une forte corrélation entre le sentiment d'intimité que les grands-mères nourrissaient envers leurs petites-filles jeunes adultes et celui qu'elles entretiennent avec leurs filles. Matthews et Sprey (1985) ont, pour leur part, signalé que les petits-enfants adolescents qui percevaient comme affectueuse la relation entre leurs parents et les mères de ces derniers se sentaient eux-mêmes proches de leurs grands-mères. Qui plus est, alors que les liens existant entre leur père et leur grand-mère maternelle ne semblaient pas être un facteur important pour ces adolescents, les liens entre leur mère et leur grand-mère paternelle servaient d'indice à leurs propres sentiments envers cette grand-mère.

Quelle est l'influence du divorce ou de l'absence des parents de la génération intermédiaire sur la diversité des rapports possibles ?

Si le rôle que s'attribue le grand-parent relève essentiellement de sa propre volonté (Johnson, 1983), les auteurs Sprey et Matthews (1982) ont noté que certaines situations ont une incidence sur les choix des grands-parents quant à leur manière de vivre ce rôle. Deux types de situations se signalent par l'effet qu'elles ont sur ces choix : (1) celles où les parents abandonnent ou sont contraints d'abandonner leurs fonctions parentales, et (2) celles où les parents de la génération intermédiaire se divorcent. Dans les deux cas, les grands-parents peuvent être appelés à jouer un rôle beaucoup plus actif auprès de leurs petits-enfants.

Les grands-parents servant de parents à leurs petits-enfants

Le nombre des grands-parents servant de parents à leurs petits-enfants augmente depuis les années 1980. Faute d'analyses canadiennes, nous nous tournerons vers les recherches effectuées aux États-Unis. Les grands-parents qui vivent seuls, ceux qui vivent dans la pauvreté, et ceux qui sont de race noire sont les plus susceptibles de se trouver chargés de leurs petits-enfants (Roe et Minkler, 1998-99). Pearson et coll. (1997) ont découvert que le degré de responsabilité des grands-mères dans l'éducation des enfants était lié à l'absence de l'un des parents de l'enfant dans le foyer. On a expliqué par divers facteurs la hausse, aux États-Unis, du nombre de foyers où un grand-parent est le chef du ménage. Parmi ces facteurs, on cite une hausse du taux d'abus d'alcool et de drogues, du taux de divorce, de mères incarcérées et de grossesses dans la population adolescente, ainsi que l'épidémie de SIDA. Roe et Minkler (1998-1999) relèvent le fait que nombre de facteurs liés aux situations où les grands-parents ont la charge de leurs petits-enfants sont eux-mêmes liés à la question de la pauvreté. Quoi qu'il en soit, ces grands-parents, préoccupés par le fait que leurs enfants ne sont plus en mesure d'assurer le bien-être affectif et physique de leurs petits-enfants, s'engagent dans cette tâche, assez souvent en réponse à la demande de leur enfant ou d'une agence de services sociaux (Jendrek, 1994).

Les grands-parents chargés de leurs petits-enfants peuvent être confrontés à de nombreux défis. Des études ont révélé que cette population est plus sujette aux dépressions, à la maladie et à la fatigue que la reste de la population du même âge. Ces grands-parents jouissent de moins de temps libre et doivent souvent comprimer leurs dépenses et réduire leurs contacts sociaux; ils peuvent être contraints de quitter leur emploi ou de réduire leurs heures de travail, dans le cas de grands-parents encore actifs sur le marché du travail (Burton, 1992; Dressel et Barnhill, 1994; Emick et Hayslip, 1996; Jendrek, 1993; Minkler et Roe, 1996). Hayslip et coll. (1998) ont découvert que les grands-parents chargés de la garde d'un petit-enfant peuvent souffrir d'une grave détresse psychologique, si ce petit-enfant souffre de problèmes affectifs ou de problèmes de comportement.

Cependant, la situation peut être vécue comme une expérience enrichissante. Les grands-parents chargés d'enfant parlent de la satisfaction qu'ils éprouvent de se sentir utiles à leurs petits-enfants, et disent que leur participation active à la vie de leurs petits-enfants leur donne un but stimulant et valorisant (Burton, 1992; Dressel et Barnhill, 1994; Jendrek, 1993; Roe et Minkler, 1998-1999). Diverses instances ont vu le jour pour venir en aide aux grands-parents chargés du rôle de parent. Parmi celles-ci, on compte les programmes de counselling individuel, des groupes de soutien éducatifs et sociaux et, aux États-Unis, un centre de ressources et d'information (Minkler et coll., 1993; Minkler et Roe, 1996; Roe et Minkler, 1998-1999).

La dissolution d'un mariage dans la génération intermédiaire

La dissolution du mariage de l'enfant adulte peut avoir des répercussions graves sur les relations entre grands-parents et petits-enfants. Si leur enfant ne se voit pas attribuer la garde des enfants lors d'un divorce ou d'une séparation, il arrive souvent que les grands-parents voient plus rarement leurs petits-enfants (Johnson, 1983; Matthews et Sprey, 1984). On a découvert que l'attribution de la garde légale représente un facteur encore plus important que le sexe, pour ce qui est des contacts ultérieurs entre grands-parents et petits-enfants (Matthews et Sprey, 1984). La corrélation demeure toutefois assez forte, étant donné que les mères se voient attribuer la garde des enfants plus souvent que les pères. Les grands-parents vivant à distance voient également se réduire leurs contacts avec leurs petits-enfants suite à un divorce ou une séparation dans la génération intermédiaire (Cherlin et Furstenberg, 1985, 1986; Gladstone, 1988). Par contre, ces contacts peuvent augmenter, surtout dans les cas où les grands-parents habitent à proximité de leurs petits-enfants, dans les cas où c'est l'enfant des grands-parents qui détient la garde légale, et dans les cas où les grands-parents maintiennent des rapports amicaux avec le gendre ou la bru qui détient la garde légale de leurs petits-enfants (Gladstone, 1988, 1989; Johnson et Barer, 1987; Matthews et Sprey, 1984).

Suite à la dislocation du mariage de leur enfant, les grands-parents demeurent une importante ressource pour leurs petits-enfants; il arrive même qu'ils leur offrent un soutien accru. Les conseils personnels et le réconfort qu'ils sont en mesure d'offrir représentent une contribution particulièrement précieuse pour des jeunes enfants rendus affectivement vulnérables par la situation (Gladstone, 1988). Les grands-parents peuvent également servir de ressource pour leur enfant adulte, ce qui peut avoir des répercussions positives sur leurs petits-enfants ou avoir pour résultat des contacts plus fréquents avec ces derniers. Aldous (1985) a découvert que les parents plus âgés de son échantillon étaient plus susceptibles d'offrir du soutien à leurs filles divorcées et ayant des enfants qu'à leurs filles ou fils mariés, que ceux-ci aient des enfants ou non. Une étude canadienne de Gladstone (1987) signale que les grands-mères dispensant des soins aux enfants de leurs filles qui en détenaient la garde et qui voulaient intégrer ou réintégrer le marché du travail, voyaient davantage leurs petits-enfants qu'elles ne le faisaient autrement. Par ailleurs, les fils séparés ou divorcés n'ayant pas la garde légale amenaient souvent les petits-enfants au domicile des grands-parents les jours de visite, donnant ainsi au grands-parents l'occasion de voir leur petit-enfant, dans certains cas plus souvent qu'ils ne le voyaient avant la dislocation du mariage.

LES ATTENTES ET LES DROITS DES GRANDS-PARENTS

La difficulté d'identifier des attentes claires au sujet du statut de grand-parent réside dans l'absence générale de repères sociaux normatifs quant à la manière d'assumer ce rôle dans diverses situations familiales. Comme le signalent Strom et Strom (1997), il existe peu de livres ou de cours pour aider les grands-parents à développer un sentiment de compétence dans l'exercice de leur rôle. On s'attend à ce que les grands-parents évitent de s'immiscer dans les responsabilités parentales prises par leurs enfants adultes (Wood et Robertson, 1976). En fait, Gladstone (1988) a découvert que les grands-parents ont un sens plus aigu des comportements à éviter que de ceux à adopter. Gladstone a demandé à des grands-parents dont les enfants adultes s'étaient séparés ou avaient divorcé quels conseils ils donneraient à d'autres grands-parents. Les conseils prescriptifs - ce que « devraient faire » les grands-parents - étaient d'ordre assez général : « soyez présents », « offrez du soutien », « soyez compréhensifs ». Les comportement déconseillés, par contre, étaient plus précis : « ne vous immiscez pas dans leurs affaires », « ne vous rangez pas dans l'un des camps », « évitez de donner des conseils ».

Les chercheurs sont d'avis qu'étant donné l'ambiguïté qui règne à ce sujet, les grands-parents sont appelés à négocier leurs relations avec leurs petits-enfants, et que ce processus engage à la fois leur enfant et son conjoint (Hagestad, 1981; Sprey et Matthews, 1982; Johnson, 1983). Ceci soulève encore une fois le fait que la génération des enfants adultes sert d'intermédiaire aux interactions entre grands-parents et petits-enfants. Sprey et Matthews (1982) font, au sujet de l'influence de la génération intermédiaire sur ces interactions, un commentaire très juste : ils estiment que ce processus de négociations et de définition du rôle de grand-parent s'effectue en deux étapes distinctes. La naissance du premier petit-enfant marque, en fait, la seconde de ces étapes, laquelle est précédée par l'étape de l'entrée du gendre ou de la bru dans la famille et de la relation qui s'établit et se définit entre ce futur parent et le futur grand-parent, et qui détermine si leur relation « part du bon pied ».

Pour illustrer la complexité de la négociation des rôles et des responsabilités, en l'absence d'attentes claires qui sont partagées, examinons la question de l'aide et des conseils prodigués par les grands-parents. Si les enfants adultes et leurs parents peuvent être d'accord sur la valeur d'une aide et d'un engagement de la part des grands-parents, ils peuvent avoir des avis différents sur la nature et l'ampleur d'une telle aide. Même un grand-parent désireux de se rendre utile peut se heurter à la distinction entre son sentiment d'être utile et celui d'être exploité, lorsque les demandes dépassent son désir d'être aidant. Norris et Tindale (1994 : 69) disent ceci : « Malgré un apparent désir d'être aidé au chapitre de l'éducation de leurs enfants, les parents semblent ambivalents devant les conseils offerts par les grands-parents. » Des informations fragmentaires indiquent que cette ambivalence varie selon l'ethnie et la culture; les mères de race blanche et de classe moyenne semblent avoir des vues sévères quant à l'ingérence dans leurs activités relatives à l'éducation des enfants (Norris et Tindale, 1994 : 69; voir aussi Kennedy, 1990, et Thomas, 1990). Les grands-parents et leurs enfants adoptent en général la convention culturelle voulant que les grands-parents ne doivent pas s'ingérer dans la vie de leurs enfants ni dans celle de leurs petits-enfants. Les grands-parents ne désirent pas être perçus comme s'immisçant dans leurs vies (Norris et Tindale, 1994 : 69). Selon Thomas (1990), la tentative de respecter cette norme de non-ingérence tout en remplissant les attentes des enfants adultes au chapitre de l'aide désirée place les grands-parents dans une situation de « double contrainte » où il devient pratiquement impossible de « bien faire ». Le mot « impossible » est peut-être trop fort, mais les négociations peuvent certainement être, en ce domaine, fort délicates.

La question des droits des grands-parents prend de l'ampleur à l'heure actuelle, tant au Canada qu'aux États-Unis. On a entamé, aux États-Unis, un travail de fond touchant les droits des grands-parents qui élèvent eux-mêmes leurs petits-enfants. Des organisations tant professionnelles qu'informelles revendiquent ces droits aux paliers étatique et national. Au nombre des politiques en cause, citons le besoin d'accorder aux grands-parents le statut de décideurs légaux ainsi qu'un soutien financier adéquat, dans les cas où ils sont les parents de facto de leurs petits-enfants (Minkler et Roe, 1996; Roe et Minkler, 1998-1999). Ces grands-parents éprouvent des difficultés à obtenir de l'aide financière, des prestations d'assurance-maladie, et un accès au logement, ainsi qu'à obtenir les droits légaux de prendre des décisions touchant l'instruction et les soins de santé pour leurs petits-enfants (Chalfie, 1994).

Le droit des grands-parents aux contacts avec leurs petits-enfants fait aussi l'objet de revendications parmi les grands-parents privés de cet accès par leur enfant ou par son ex-conjoint. Ces problèmes sont soulevés par les conflits familiaux et se produisent souvent en cas de séparation ou de divorce (Gladstone, 1987), en cas de remariage (Gladstone, 1991), ou même lors d'un décès dans la génération intermédiaire (Derdeyn, 1985). Les grands-parents privés de contacts avec leurs petits-enfants vivent souvent un deuil profond (Kruk, 1995). Plusieurs groupes de défense ou d'entraide ont été formés au Canada, dont GRANDIR (Grands-parents réclamant accès, nouveau départ et retrouvailles), l'Association pour les droits des grands-parents, et la Orphaned Grandparents Association (l'Association des grands-parents orphelins). Si certains grands-parents souffrant de problèmes d'accès se sont adressés aux tribunaux, d'autres croient qu'une telle initiative va à l'encontre du but recherché (Derdeyn, 1985) et lui préfèrent la voie de la médiation familiale (Kruk, 1995). Wilson et DeShane (1982) estiment que le statut ambigu des grands-parents au sein de la famille a contribué à l'ambiguïté de leur situation légale au chapitre de l'accès à leurs petits-enfants.

CONCLUSION

Notre analyse documentaire de la grand-paternité nous a conduits à trois conclusions principales : ce processus est marqué par la diversité, par la complexité, et par le changement.

Les expériences de la grand-paternité sont assez diverses : les grands-parents y attachent divers types de sens et de significations. Les schémas de contact, d'entraide, et d'intimité affective varient d'une relation à l'autre; non seulement ils varient selon les différents groupes de grands-parents, mais aussi selon les types de rapports qu'entretient un grand-parent donné avec ses différents petits-enfants. Ces distinctions apparaissent plus clairement encore quand on examine la question du point de vue des différents contextes physiques et sociaux. Au nombre des facteurs qui interviennent dans les perceptions des grands-parents quant à leur rôle, aussi bien que dans les activités qu'ils entreprennent et leurs perceptions de l'intimité du lien, il faut signaler la proximité géographique entre grands-parents et petits-enfants, le sexe du grand-parent, son étape de vie, sa situation matrimoniale ou relative à l'emploi, sa race et son ethnie. La grand-paternité est tout sauf un ensemble uniforme d'expériences.

Le fait d'être grand-parent constitue un rôle social complexe, qui englobe une foule de relations qui lui sont connexes. Puisque les grands-parents ne peuvent, par définition, jouer ce rôle sans leurs petits-enfants, il convient de considérer ce rôle comme un processus interactif, en plus de lui reconnaître des aspects plus personnels. Il faut également tenir compte, dans la définition du rôle des grands-parents, de la position médiatrice qu'occupent, surtout dans les premières années, les enfants adultes, leurs époux, conjoints ou partenaires ainsi que les autres membres de la famille. Ainsi, le fait d'être grand-parent ne se réduit pas à une relation dyadique, puisqu'il est souvent conditionné par des rapports négociés au sein d'un système familial plus large.

La nature de la relation qui existe entre un grand-parent et son petit-enfant se modifie au fil du temps. Au fil des étapes de vie de chacune des deux parties, leur perception réciproque peut se modifier, tout comme leur perception d'eux-mêmes au sein de cette relation. Les crises familiales ou personnelles peuvent également se répercuter sur les attentes ou les besoins réciproques. C'est pourquoi il peut être utile de s'intéresser aux aspects de la grand-paternité- ses significations subjectives, les modalités de contact et de soutien, l'intimité affective- comme étant situés sur un continuum, et ainsi sujets à se déplacer dans un sens ou dans l'autre au fil des événements de la vie.

En dépit des nombreuses recherches menées en ce domaine, de nombreuses lacunes existent encore. Nous en signalerons ici quelques-unes, sans prétendre en dresser la liste exhaustive.

Nous avons relevé le fait que la grand-paternité est une expérience diversifiée. Nous avons tenté d'en identifier les variantes, ainsi que les facteurs qui contribuent à sa diversité. Les documents de recherches nous sont d'un apport limité, en ce sens qu'ils ne permettent pas de saisir pleinement toute l'ampleur de cette diversité. Citons, à titre d'exemple, que notre expérience quotidienne nous permet de constater qu'un grand-parent peut entretenir des relations différentes avec chacun de ses petits-enfants; cet aspect de la question a cependant fait l'objet de peu de recherches (Marshall et coll., 1993). Une autre lacune, signalée plus haut, réside dans le peu de renseignements dont nous disposons sur les variations dues à l'ethnie.

Nous avons également insisté sur le fait que le rôle de grand-parent est marqué du sceau de la complexité. Par certains côtés, il est plus complexe que le rôle de parent même, du fait qu'il engage davantage de personnes (non seulement les enfants adultes et leurs conjoints, mais aussi un autre « jeu » de grands-parents) et du fait que les attentes entourant ce rôle sont moins bien définies. Ce manque de définition n'est pas forcément une mauvaise chose, puisqu'il permet à chacun de négocier les rôles et les rapports à l'intérieur d'un large éventail de possibilités. Il laisse cependant aux grands-parents l'impression de naviguer sans boussole. En dépit des nombreuses recherches portant sur les grands-parents, peu d'entre elles se sont penchées sur la manière dont ce rôle est négocié, et encore moins sur la nature de ces négociations, telles qu'elles se déroulent pour chacune des parties, sans exclure l'autre jeu de grands-parents.

Au fur et à mesure qu'a augmenté le taux de divorce et de remariage au Canada, la vie familiale s'est complexifiée. Nous disposons de certains chiffres touchant le nombre de « grands-parents par alliance », mais le vécu de ce phénomène reste à étudier.

La structure familiale subit également les répercussions de la tendance à l'accroissement du nombre d'enfants nés hors des liens du mariage. Cette tendance est particulièrement marquée au Québec, où un enfant sur deux est né de parents qui sont conjoints de fait, mais elle est assez répandue dans le reste du pays. Quelle sera la portée, autant légale que sociale, de ce phénomène sur le vécu des grands-parents? L'expérience d'être « grand-parent de fait » diffère-t-elle, et en quoi, d'être grand-parent dans un contexte plus traditionnel ?

Les comptes-rendus de recherche, par certains côtés très détaillés, ne nous informent pas sur la tension qui est partie intégrante de la vie de famille. Cette lacune n'est pas spécifique à la recherche sur la grand-paternité; elle apparaît dans presque tout la recherche sociologique touchant la famille. Marshall, Matthews et Rosenthal (1993) en parlent comme de l'aspect « insaisissable » de la vie familiale. La recherche a tendance soit à offrir un portrait relativement harmonieux et positif de la grand-paternité, soit à se pencher sur les situations problématiques telles que les difficultés touchant l'accès aux petits-enfants suite à un divorce dans la génération intermédiaire. On pourrait dire, au sujet de ces voies de recherches, qu'elles sont marquées par une relation « d'amour-haine » à l'égard de la famille (Marshall et coll., 1993).

Par ailleurs, les travaux de recherche n'offrent pas de données relatives à l'existence de rituels familiaux, au rôle que peuvent y jouer les grands-parents et à la satisfaction qu'ils peuvent en tirer. Une bonne part du travail sur la signification attribuée au rôle de grand-parent date déjà de deux ou trois décennies. Il nous resterait à explorer comment les significations personnelles rattachées à ce rôle sont reliées aux systèmes de signification de la famille dans sa totalité. Les rituels familiaux jouent un rôle important dans le maintien et la transmission de la culture familiale d'une génération à une autre, et les grands-parents y prennent souvent une part active.

Les relations entre grands-parents et petits-enfants se vivent au sein d'un système complexe et dynamique de rapports familiaux, et elles sont enrichies ou entravées par ces mêmes rapports. Nous serons mieux en mesure de comprendre la grand-paternité quand la recherche se détachera de l'étude de l'individu ou de la dyade pour s'intéresser aux familles dans leur globalité. Cette tâche sera exigeante, certes, et elle n'a pas encore été accomplie dans les analyses touchant la famille prise dans son ensemble. C'est le défi que nous aurons à relever, si nous voulons élargir notre compréhension du phénomène de la grand-paternité tel qu'il est vécu aujourd'hui dans nos familles.

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